Pit

Danser avec l’abîme : une chorégraphie profondément contrastée
De
Chorégraphie : Bobbi Jene Smith et Or Schraiber
Musique : Celeste Oram et Jean Sibelius
Direction musicale : Joana Carneiro
Avec le Corps de Ballet de l’Opéra national de Paris et Petteri Iivonen (violon)
Durée : 1h10
Notre recommandation
3/5

Infos & réservation

Opéra de Paris – Palais Garnier
Place de l’Opéra
75009
Paris
Du 17 au 30 mars 2023

Thème

Invités pour la première fois à l’Opéra de Paris, les chorégraphes Bobbi Jene Smith et Or Schraiber dévoilent Pit, une variation chorégraphique sur le thème de la « fosse » (traduction littérale du mot anglais qui donne son nom à la pièce). Fosse d’orchestre ou fosse commune, ou encore gouffre intérieur, les deux ex-membres de la Batsheva Dance Company ont voulu explorer les profondeurs de l’intime avec dix-neuf danseuses et danseurs du Corps de Ballet de l’Opéra. Sur une partition mixte, où se rencontrent le Concerto pour violon de Jean Sibelius et la musique originale de Celeste Oram, les corps se meuvent dans l’obscurité d’une danse sauvage, charnelle et théâtrale.

Points forts

  • Pit, la « fosse », le « gouffre ». Dès l’ouverture du rideau, l’espace scénique affiche sa démesure, se déployant à l’extrême en hauteur et en profondeur. Tandis que les cordes stridentes de la partition de Celeste Oram chargent l’atmosphère d’une tension intrigante, les danseuses et danseurs, chacun assis sur une chaise, sortent progressivement de leur léthargie. Dans leurs tenues élégantes et sensuelles, tout en noir et blanc, ils rôdent le long d’une immense estrade grise déposée sur la scène. Ce second plateau est bientôt traversé par une danse passionnelle et passionnée, cathartique et provocatrice. Entre course effrénée et inertie languissante, les corps se livrent et se racontent, se heurtent et s'étreignent, mus par l’agitation fiévreuse de leurs mouvements d’âme. 
  • Décor brut, ambiance brutale. L’influence de la Batsheva est évidente. Certes, les corps du Ballet de l’Opéra n’ont pas l’ethos des danseurs de la compagnie israélienne. Mais ils ont déjà eu plusieurs fois l’occasion d’explorer la technique gaga développée par Ohad Naharin. De fait, les corps de danseurs classiques peuvent être un vrai terrain de jeu pour ce langage chorégraphique contemporain. Distillant rage et frénésie dans les rangs de la compagnie française, les mouvements d'ensemble imaginés par Bobbi Jene Smith et Or Schraiber esquissent de sublimes tableaux. Les danseurs se croisent et s'entremêlent dans des enchaînements saisissants, en canon ou à l'unisson. Leurs gestes y sont puissants, fragiles et déchaînés. Recherchant l’amplitude et la fluidité du mouvement, les corps sculptés par la technique classique s’étirent sur des lignes infinies, que la danse gaga vient briser avec des bras anguleux et ondoyants, ou des torsions sinueuses de la colonne vertébrale. Des instants de grâce qui font frémir les entrailles de la « fosse ».
  • Avec cette création hors cadre, les chorégraphes mettent en lumière les personnalités qui composent le Corps de Ballet, en particulier côté féminin. On retient la présence de Marion Gautier de Charnacé qui, dans une longue robe immaculée, s’abandonne à un solo empreint d’une mélancolie lancinante. Du côté obscur, Héloïse Jocqueviel et Clémence Gross brillent par leurs danses profondément sensibles, charnelles et subtiles, tout comme Awa Joannais, avec un supplément d’intensité dramatique. Il faut encore souligner la performance époustouflante de Petteri Iivonen, violon solo de l’Opéra de Paris et danseur à part entière de Pit : invité à jouer la partition de Sibelius en avant-scène, il scelle l’union entre la fosse d'orchestre et les danseurs, pour atteindre des sommets de virtuosité, furtifs et précieux. 

Quelques réserves

Presque fatalement, la rareté de ces instants laisse de Pit une impression de frustration confuse. Après une introduction touffue, les scènes se succèdent sans laisser le temps à chaque proposition d’aboutir. Sur l’estrade, les intrigues s’éparpillent, tandis que les interprètes se dispersent aux quatre coins de l’immense scène de Garnier, noyant la danse dans un excès de zèle dramaturgique. Avec la carte du subversif, la pièce tente des références à la danse-théâtre allemande, faisant asseoir les danseurs sur des chaises dos au public, s’écharper autour d’une brassée d’escarpins, ou encore défiler dans une atmosphère morbide pour jeter une poignée de terre sur les corps dénudés de leurs pairs. Ce foisonnement trahit un manque de direction et de réflexivité dans le travail des chorégraphes. En sondant les profondeurs de la fosse, le couple Smith-Schraiber semble s’y être abîmé.

Encore un mot...

Pit déploie une danse sous haute tension, charnelle, brutale et expressive. Si le Corps de Ballet de l’Opéra se prête au jeu de Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, c’est la fosse qui l’emporte, avec une chorégraphie obscure, traversée par des instants sublimes mais trop rares.

Une phrase

« Essayer d’effacer ce fossé entre la scène et le hors-scène est un état d’esprit qui m’aide à tout mettre sur la table ou à réaliser que tout est déjà là. Nous sommes tous des « conteneurs ». Mes souvenirs sont dans ma peau, que je le veuille ou non. Je les porte avec moi et je danse avec eux » - Bobbi Jene Smith

« J’ai l’impression que quand Bobbi fait des mouvements et apporte des idées, et quand à mon tour je fais des mouvements et apporte des idées, il y a une sorte de dissonance, et puis ça fusionne, ça crée ce beau mélange bizarre que j’aime vraiment » - Or Schraiber

L'auteur

Originaire de l’Iowa, Bobbi Jene Smith étudie la danse à l'École canadienne du Ballet royal de Winnipeg, à l’Ecole d’arts de Caroline du Nord, ainsi qu’à la Juilliard School de New York. En 2005, elle rejoint la Batsheva Dance Company, célèbre troupe israélienne de danse moderne et contemporaine, alors sous la direction d’Ohad Naharin. A l’âge de 30 ans, après une dizaine d’années en tant que danseuse, Bobbi Jene Smith décide de se lancer dans la chorégraphie. De retour aux Etats-Unis, elle présente un premier solo en 2014, A Study on Effort, puis un duo, Harrowing, en 2016. Formée à la danse Gaga par Ohad Naharin, elle transmet sa technique dans plusieurs universités et conservatoires, dont le San Francisco Conservatory of Dance. Invitée pour la première fois à l’Opéra de Paris, Pit est sa dernière création, fruit d’une collaboration avec le danseur et chorégraphe Or Schraiber. 

Or Schraiber naît à Jérusalem en 1992. Diplômé de l’Académie de Musique et de Danse de Jérusalem, il rejoint la Batsheva Dance Company en 2010, où il danse pendant sept ans. En 2017, Or Schraiber part à New York pour se former au métier d’acteur au Stella Adler Studio. Son travail a été présenté dans plusieurs festivals de cinéma internationaux. Il s’illustre dans la performance et la création chorégraphique de plusieurs films, dont Aviva (Yakin, 2018) et The Way of the Wind (Malick, 2018). En 2019, il est également engagé dans la première tournée nationale de « The Band’s Visit », une production de Broadway. L’année suivante, il collabore avec Bobbi Jene Smith sur une série de cinq courts métrages de danse commandés par la Corpus Dance Company et sur Solo at Dusk, une pièce réalisée pour le Los Angeles Dance Project. Pit, sa dernière création avec les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris, prolonge la collaboration entre les deux artistes.

 

Commentaires

Julien
dim 26/03/2023 - 11:25

Indigence abyssale! On entendait quelques rires étouffés dans la salle tant certaines scènes étaient ridicules. Une série de poncifs mis bout à bout ne fait pas un ballet. Et montrer ses fesses ne choque plus personne, au contraire, cela fatigue...

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