ANTIPOLIS

Récit, un peu mais pas trop romancé, d'une urbanisation originale qui transforma en profondeur l'arrière-pays d'Antibes, entre 1980 et 2020
De
Nina Leger
NRF Gallimard,
Parution le 3 février 2022,
180 p.
17 €.
Notre recommandation
3/5

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Thème

Ce livre décrit l'avènement d'un aménagement péri-urbain qui naquit dans la tête de Pierre Laffitte, un brillant et séduisant ingénieur des mines décédé en 2021. 

Vers la fin des Trente Glorieuses,  Laffite rêvait de fonder, en un lieu isolé que rien ne préparait à un tel destin, une cité dédiée au progrès technique. Il prolongeait ainsi l'utopie de Nicolas Ledoux (Arc & Senans, 1775), celles des frères Bentham (Panopticon, 1791) et des ingénieurs-artistes des Ponts & Chaussées du XIX° siècle, dans la droite ligne d'un positivisme polytechnicien qui est toujours vivant de nos jours ! 

L'ouvrage entremêle à ce propos deux histoires. D'abord celle de l'inventeur du projet et de son épouse Sophie, de vingt ans son aînée. Cette section du récit prend un étrange relief aujourd'hui car il évoque (sans le dire) la cas d'Emmanuel Macron et de son épouse Brigitte : même brio du jeune homme fort en thème ; même séduction par lui d'une enseignante plus mûre que lui ; même divorce qui leur permet de vivre une aventure hors norme qui se conclut par la mort attendue de l'épouse !

Revers de la médaille, l'autre histoire est celle de supplétifs algériens : installés avec leurs familles, ces harkis vécurent à partir de 1965 dans la vaste pinède inflammable de Valbonne dont ils assurèrent l'éclaircissement et l'entretien pour l'Office national des forêts pendant une quinzaine d'années, avant d'en être délogés pour faciliter l'extension de Sophia-Antipolis dans les années 1980.

Le livre se conclut par un pacte qui, à défaut d'une fin heureuse, apaise à peu près les esprits..

Points forts

Nina Léger sait écrire. Elle crée un climat, situe l'action et anime ses personnages. Elle évoque bien leurs parcours et leurs vies, dévoile d'où ils viennent et ce dont ils rêvent. Elle maîtrise les outils nécessaires pour dérouler son récit imbriqué et pour entretenir l'attention du lecteur : qu'attendre de mieux d'un petit ouvrage qui se lit sans déplaisir ?

Quelques réserves

On regrettera seulement que Nina Léger abuse, par moment, de coquetteries inutiles : jeux typographiques, composition chantournée, tournures et ponctuation déroutantes etc. Ces effets d'esthétique graphique détournent ici abusivement l'attention. Souhaitons qu'elle délaisse ces clins d'oeil décalés qui n'apportent rien à son propos, sauf à prouver qu'elle apprécie l'esthétisme surréaliste dont ni le lecteur ni sa prose n'ont besoin, en l'occurrence !

Encore un mot...

 Paraphrasant l'aphorisme de Magritte (ceci n'est pas une pipe), ce livre « n'est pas un roman » ! Car c'est bien d'un récit qu'il s'agit, habile, documenté et très proche de ce que nous savons des lieux, de ceux qui s'y sont fixés, du héros principal et de sa vie publique ; curieusement, ce récit frise l'hagiographie ; au point que l'on s'interroge à bon droit sur les liens, directs ou pas, qu'aurait pu entretenir l'auteur avec un personnage qu'elle a si bien mis en valeur ; et dont elle omet seulement de signaler qu'il fut sénateur des Alpes-maritimes pendant de très nombreuses années, un statut politique hors-norme qui couronnait fort bien sa brillante carrière de très haut fonctionnaire ! 

Bien que la romancière (qualificatif qu'endosse l'éditeur!) use de licences poétiques, ce livre n'a rien d'imaginaire : portées par une force vitale entraînante, la genèse, la concrétisation et l'expansion du rêve éveillé d'un jeune et brillant ingénieur-constructeur, charmeur, habile et tenace qui accoucha en un quart de siècle de son projet de jeunesse ; sous d'autres cieux (ou s'il n'avait pas été l'élite d'un grand corps d'Etat) Pierre Laffitte aurait pu être un entrepreneur schumpétérien, race de ceux qui provoquent, depuis trois siècles, la « destruction créatrice » et qui renouvellent chaque jour et l'économie et la richesse !

Une phrase

- « C'était la forêt ; ils y bâtiraient une ville … Il n'y avait rien, il y aurait tout. » p. 11

- « Le Préfet parle vite … - Je suis prêt (dit-il) à soutenir votre projet de ville de l'avenir … mais réfléchissez, vite ! » p. 38 

- « Antipolis : vous savez ce que ce nom signifie ? La ville d'en face ! Notre Cité de la Sagesse sera l'en-face d'Antibes... à Sophia-Antipolis (ils trinquent)! » p. 46 

- « L'Etat doit financer, s'engager et soutenir … le comité (bureaucratique!) décide : Parc international d'activités de Valbonne Sophia-Antipolis ! » (tout un programme!) p. 67 

- « Sophie meurt juste avant que les premiers habitants de Sophia-Antipolis n'emménagent » (il reste toutefois une place à son nom : Sophie Laffitte). p. 77

-  « (en 1969) Fonder Sophia-Antipolis sur un terrain désert ignore-t-il le hameau (des harkis) de la Bouillide, l'oublie-t-il ? » p. 120 

-  « En 1985, un marché est proposé aux habitants : évacuer en échange d'un bail HLM » p. 142

- « En hommage (au) forestage des harkis (de) la Bouillide ... Une stèle, un chantier. N'est-ce pas dans l'ordre des choses ? » p. 159-160

L'auteur

Native d'Antibes, Nina Léger a déjà commis deux récits romancés depuis 2014 (Histoire naturelle, JC Lattès, et Mise en Pièces, Gallimard, 2017). De formation littéraire, elle s'intéresse à l'esthétique et à l'art moderne ; elle a soutenu, en novembre 2017, une thèse sur l'esthétique dans l'art contemporain, à l'université Paris 8 (St. Denis & Vincennes). Elle enseigne depuis à l'Ecole d'art et de design de Marseille.

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