Furies

Deux destins unis contre le crépuscule des libertés en Syrie : une fiction belle et forte !
De
Julie Ruocco
Actes Sud
Parution le 18 août 2021
283 pages
20 €
Notre recommandation
3/5

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Lu / Vu par

Thème

Lorsqu'elle subtilise sur un chantier de fouille une effigie des Furies - déesses mythologiques de la vengeance  - Bérénice ne se doute pas qu'elles vont marquer sa vie à jamais. Archéologue devenue receleuse de trésors antiques, elle participe à un trafic de bijoux qui va la conduire en Syrie, entre les violences du régime syrien contre ses opposants, celles des milices islamistes et celles des Turcs à l'encontre de la communauté Kurde.

Elle va y croiser Asim, jeune homme désabusé par la décomposition de son peuple, et qui va s'entêter à redonner vie à toutes les victimes de la guerre. Comment ? En faisant de faux passeports aux identités des morts qu'il extrait des charniers et en poursuivant le combat de sa sœur pour identifier victimes et bourreaux. C'est une petite fille remise aux portes d'un camp de réfugiés, et aussi la conscience naissante de Bérénice d'écrire sa propre histoire, qui vont la conduire à rencontrer Asim, à explorer leurs silences et à unir leur destin pour échapper à l'anéantissement. 

Points forts

- Bien documenté, ce roman est un témoignage poignant et crédible qui raconte le quotidien d'un peuple écartelé entre violence d'Etat et violences islamiques, exécutions, tortures, disparitions, exils. Il raconte le crépuscule d'un peuple, la fuite d'Asim, ancien pompier profondément meurtri par ces violences, et qui va se révéler "passeur de mémoire".

- Il témoigne également du combat des kurdes contre l'Etat Islamique, leur soif de liberté et de démocratie, l'attachement à leur terre autant que de la lâcheté de la coalition occidentale qui les abandonnera entre Syriens et Turcs qui contestent leur volonté d'autonomie.

Quelques réserves

Ce récit propose le point de vue d'un narrateur qui observe personnages et événements en surplomb. Il m'a fallu un peu de temps pour apprécier finalement - malgré la tension et l'horreur des situations - la narration descriptive, ses apartés poétiques et ses réflexions souvent profondes.

Encore un mot...

Deux destins se rencontrent et s'unissent pour offrir une histoire à cette petite fille remise à Bérénice - autant que pour ne pas laisser s'évanouir la mémoire des peuples nés entre Tigre et Euphrate. 

Parcourant 10 années, il raconte la fracture d'un peuple, tiraillé entre dictature et émergence de l'Islamisme radical, témoin et victime de l'afflux des djihadistes venus d'Europe, dont de nombreux français. Il dénonce la mémoire stérile des génocides, la création des Etats et des accords internationaux qui ont levé des frontières et attisé des conflits et exprime l'aspiration à une justice qui fait de la mémoire un terreau réparateur plus que la matière à de futures  vengeances.

Force est de constater que Julie Ruocco fait preuve ici d'une belle maturité, dont le fruit est la conscience de ne pas laisser s'éteindre le souvenir des victimes de toutes les barbaries. Parlant aussi de destins de femmes, veilleuses, victimes, combattantes - elle leur rend un hommage intelligent et sensible qui donne de la puissance au récit.

Une phrase

- "Mais aujourd'hui, il n'y avait plus de rêve. Il se couchait dans le silence de l'appartement, le cœur gonflé d'absence. Les nuits étaient de plus en plus longues. Elles le seraient toujours, pensait-il. C'est ce qui arrive quand le ciel est vide et que l'enfer déborde. Les hommes n'étaient plus l'échelle de leur propre malheur et lui-même avait perdu le compte des morts à force de les enterrer". (p. 42)

-  […] "l'empire de la démence se mesurait à la disparition des femmes. Menacées si elles sortaient, insultées si elles osaient seulement se montrer depuis leur balcon. Elles pouvaient être emmenées, juste parce qu'elles étaient dans la rue, parce que leur voile n'était pas assez noir, les gants pas assez mats. On ne les revoyait jamais." (p.67)

- "-Ne t'inquiète pas, je te l'ai déjà dit. Nos camarades seront plus patients que les bourreaux et plus rapides que leurs lames. Parce que notre courage n'est pas celui des vainqueurs, il est celui des renaissances. 

"Rokan lui avait posé la main sur l'épaule et la serrait plus qu'elle ne l'aurait voulu. L'étreinte ne dura que quelques secondes, mais cette fois ci, Bérénice put lui rendre son regard. Elle avait enfin compris. " (p. 265)

L'auteur

Julie Ruocco est une jeune auteur (28 ans en 2021) et cette jeunesse mérite d'être saluée au terme de la lecture de ce premier roman. Notamment diplômée en relations internationales, elle a travaillé au Parlement européen  et publié en 2016 Et si jouer était un art ? Notre subjectivité esthétique à l'épreuve du jeu vidéo. Furies a été nominé pour de nombreux prix : Prix littéraire Le Monde, les Talents Cultura 2021, le Prix Stanislas et le Prix Envoyé par La Poste, qui lui a été attribué en septembre 2021 par la fondation d'entreprise La Poste..

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