Nous aussi

Peut-on guérir un malade déjà mort et dont on ignore la vraie cause du mal ? Secret de famille !
De
Anne Godard
Actes Sud
Parution le 19 août 2026
240 pages
22 €
Notre recommandation
5/5

Infos & réservation

Thème

La narratrice fait partie d’une famille de privilégiés, une famille de grands bourgeois de la rive gauche à Paris qui peuple (façon de parler) un immeuble haussmannien se répartissant de génération en génération des appartements avec moulures et points de vue, rivalisant de superficie (300 m2 minimum par appartement), héritage inaliénable d’un arrière-grand-père aux origines terriennes  inavouables, ayant fait fortune dans l’industrie. Ici, la parole est aux enfants, une parole collective, à l’écart des parents. D’entrée de jeu (mais le « je » en est absent justement), on est séduit par ce point de vue inhabituel et distancié ; on est très intime mais très distant en même temps. Esprit de corps, de clan, hauts fonctionnaires et grandes écoles, famille nombreuse et propriété, un château, pour les vacances en Savoie, face au Mont Blanc.

On s’aime, juste ce qu’il faut, on s’admire, on est content de soi, on est conscient d’une sorte de supériorité de classe. On est chez nous quoi, tout nous appartient, « jusqu’à l’odeur de la poussière des tapis dans le salon » ; on parle à voix basse, comme dans un huis clos ou un confessionnal, on partage tout, même ce qu’il y a de plus intime ! L’instinct de possession cimente cette famille : terres, meubles, maisons, jusqu’aux corps d’adultes et d’enfants fondus dans un moule unique ou le moindre souvenir enfoui va devenir un secret. On étouffe littéralement dans cet univers clos, on en perd jusqu’à son identité propre au profit d’une identité commune personnifiée par l’usage répétitif et obsessionnel du pronom « on » et dans laquelle se dilue toute personnalité si  trempée soit elle. C’est toute l’originalité du processus stylistique de ce livre ou le jeu de construction-déconstruction lui confère, disons le tout de suite, le statut de chef d’œuvre de l’investigation intime.

Points forts

  • Globalement, l'enchaînement inexorable vers la déconstruction totale.

  • Au début du livre c’est l’euphorie qui renvoie aux souvenirs les plus doux, ceux d’une enfance heureuse, des odeurs enivrantes des étés interminables que l’on aimerait prolonger à l’infini. C’est un tableau période bleue, la phase de construction.

  • Ensuite, c’est l’investigation ou l’état des lieux. On navigue en apesanteur pendant quasiment la première moitié du livre. Que veut-on nommer avec ce « on », qui est-ce ? C’est nous ?  C’est la narratrice ? C’est elle ou alors un membre de cette famille ou tous les autres pris collectivement 

  • Puis c’est la transmission. Poursuivant  une autre musique plus personnelle, plus intime, le « on » devient un seul personnage au fur et à mesure de la révélation du drame. Est-on complice du drame, ou simplement spectateur et depuis quand ? Sommes-nous coupables mais de quoi au juste ? Et quel serait le châtiment ? On tourne en boucle. C’est à devenir fou. Dans une si belle famille ! 

  • Et enfin, l’épilogue. On a vécu un période d’aveuglement, on ne voit pas, on ne sait pas ce qui  affecte  ce grand corps malade qui a grandi dans l’ignorance  et  a prospéré dans l’aveuglement ou l’oubli ; on devine que quelque chose de grave l’a touché. Mais oui, à tous nos questionnements, on a la réponse.  Elle est dans  le titre !!! Nous aussi !) Après l’aveuglement, c’est l’éblouissement, l’horreur  de la prédation révélée et la déconstruction totale, jusqu’à la mort

  • Pouvoir désigner l’innommable sans le nommer. Par un exercice stylistique remarquable, Anne Godard réussit au prix de répétitions obsessionnelles et de l’usage du pronom impersonnel à nous maintenir dans l'ambiguïté, dans l’irresponsabilité, dans le non-dit - Il y a des choses qu’on ne dit pas, au sein de de ces familles ! Et nous, disons-le, Nous aussi mérite bien un Goncourt

Quelques réserves

Aucune en vérité. Juste une observation :
Le « on » est si impersonnel  et le cheminement si intense qu’on en arrive à perdre la trace de la narratrice c'est-à-dire son rôle dans le récit, actrice dans l’intrigue ou témoin du drame ?

Encore un mot...

Nous aussi n’est pas un livre autobiographique, entendons-nous sur les plateaux. Soit. Il s’agit alors au moins d’une auto fiction,  d’un récit familial relatant la démolition de l’édifice familial illustré par l’entre-soi et les non- dits affectant ses membres les plus jeunes. En témoigne l’image de la couverture : une ravissante jeune fille, une enfant en vérité, au fond de son hamac tendu devant dans les fleurs du jardin.  Cette jeune fille, c’est Anne Godard elle-même. Image émouvante et métaphorique. Le filet du hamac symbolise une prison ou un piège qu’on peut retourner d’une d’une pichenette. C’est le sens reconnu et attribué par l’auteure.

Une phrase

« Notre jeune cousin pense que notre frère a reproduit à la puberté des viols qu’il a subis enfant. Il le croit parce qu' il a lu qu’en général les agresseurs ne se tuent pas, ce sont les victimes qui se suicident. Malgré lui il cherche l’origine ; il aimerait saisir une première fois, un coupable numéro un, celui par qui tout aurait commencé, un oncle, un parent, un grand oncle, le vieil ami d’un ancêtre dont l’agression restée secrète aurait tout déclenché. Il imagine un traumatisme unique, répété et transmis comme un nom, le long d’une ligne généalogique mais qui serait circonscrit, qu’on pourrait prélever comme un fruit malade lançant autour de lui ses spores filamenteuses dans un ensemble sain. Est-ce qu’il y a quelque chose dont on se souvient ? » P. 211

L'auteur

Agrégée de lettres modernes, professeure à la Sorbonne, Anne Godard est une écrivaine à part. Elle écrit peu, deux livres jusqu’ici, L‘inconsolable (Éditions de minuit, 2006) et Une chance folle (Éditions de minuit, 2017). Deux ouvrages fondés sur la destruction et l’emprise familiale avec une forte dose d’introspection ; L’inconsolable remporte le grand prix RTL-Lire.

Ajouter un commentaire

Votre adresse email est uniquement visible par Culture-Tops pour vous répondre en privé si vous le souhaitez.

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Ils viennent de sortir

Romans
Le Palais
De
François Henri Désérable