Thêatre-Spectacles

Les Derniers Jours de l'humanité

"Désacralisation" totale, agressive et loufoque, de la guerre
De Karl Kraus
Mise en scène : David Lescot
Avec Sylvia Bergé, Bruno Raffaelli, Denis Podalydès, Pauline Clément, et Damien Lehman (piano)David Lescot

Infos & réservation

Théâtre du Vieux-Colombier
21 rue du Vieux-Colombier
75006 Paris
Tél. : 0144581515
http://www.comedie-francaise.fr
Jusqu'au 28 février

Lu / Vu par

Jacques Paugam
Publié le 04 fév . 2016

Recommandation

3,0BonBon

(si vous n'êtes pas allergique aux formes les plus provocantes de l'antimilitarisme; et si vous êtes capable de supporter des moments d'ennui...)

Thème

Pièce écrite entre 1915 et 1917, "Les Derniers Jours de l'humanité" devait durer 24 heures. Elle associe tous les genres et mêle tous les lieux. Elle ne s'appuie, pour l'essentiel, selon Karl Kraus, que sur des propos réellement lus ou entendus.
Quatre personnages -l'optimiste, le râleur, l'abonné et le patriote- permettent, par leurs dialogues, de structurer scéniquement cette évocation de l'horreur de la première guerre mondiale, la dénonciation de la barbarie des hommes de pouvoir et de la bêtise des peuples qui les ont suivis.

Il s'agit ici d'une adaptation de David Lescot qui a choisi dans cette oeuvre tentaculaire, de plusieurs milliers de pages, de quoi monter ce spectacle cent ans après le premier conflit mondial. Conflit qui occupe une place essentielle dans son cursus universitaire et dans son oeuvre d'écrivain, de dramaturge et de metteur en scène.

Pour faire passer le caractère désespéré du texte, David Lescot a joué à fond la carte d'un traitement de type café-concert, avec une forte part de loufoquerie.

Par ailleurs, il a fort opportunément ajouter au texte lui-même des images d'archives de la Première Guerre Mondiale, regroupées par Laurent Véray.

Points forts

1 Il y a dans ce spectacle quelques moments forts:
       - Denis Podalydès en prêtre faisant une apologie joyeuse de la guerre, dans une interprétation extravagante de l'Evangile.
       - Le choeur des gazés.
       - Les blessés "à béquilles", se déplaçant en ombres chinoises géantes.
       - Les images d'archives montrant les déambulations de blessés de guerre aveugles et celles évoquant la Bataille de la Somme.
       - La lettre, digne d'Ionesco, d'une jeune femme infidèle à son mari au front.
       - Et, surtout, la longue litanie finale des monstruosités de la guerre et des dérives qu'elle suscite chez les hommes, litanie que tout le reste n'a fait, finalement, que préparer.

2 Juxtaposition de dialogues entre gens de la rue, militaires, journalistes ou politiques; d'archives de guerre projetées; d'une musique très présente, à la fois à travers l'intervention fréquente d'un pianiste, et de plusieurs chants lyriques dont les textes, paisibles, contrastent  violemment avec les images d'archives projetées en soutien: le caractère protéiforme de cette animation scénique renforce de manière impressionnante et parfois même  brutale la perception de la violence et de l'absurdité présumée de la guerre.

3 Hommage doit être rendu aux comédiens, capables d'interpréter chacun, pêle-mêle, toute une série de personnages très différents.

Mention toute spéciale à Denis Podalydès, lui-même impressionné depuis longtemps par la personnalité et l'oeuvre de Kraus et qui, il y a 6 ans déjà, à la demande de David Lescot, avait participé à une lecture des "Derniers Jours" lors d'un colloque sur la guerre, au musée des Invalides. Il est époustouflant de naturel et de vérité dans l'accumulation des travestissements. Entre autres, en mime silencieux s'agitant frénétiquement devant des images d'archives, soutenu par un pianiste très présent; et en aumônier tirant au canon.

Points faibles

1 On pourra être totalement allergique à la peinture obsessionnellement caricaturale que Kraus fait des gens "installés" et des hommes de pouvoir comme à son antimilitarisme convulsif. Aurait-il écrit le même texte pendant la seconde guerre mondiale ?

2 Au-delà de cela, à jouer la carte des paroles vraies et d'une mise en scène très souvent loufoque, David Lescot s'est exposé à une double dérive:
         - Susciter l'ennui, à travers l'accumulation de propos trop souvent anodins, voire insipides. On se demande parfois ce qu'on attend...
        - Priver le plus souvent de leur force d'évocation des situations qui auraient pu capter l'attention ou susciter une véritable émotion.
   A moins que David Lescot, en nous rendant "prisonniers" de témoignages sans intérêt, ait voulu nous faire rentrer dans la peau des civils ayant, à leur corps défendant, dû subir, durant cette guerre, bêtise et barbarie.

En deux mots ...

En dehors des points faibles spécifiques relevés plus haut, la grande réserve que l'on peut formuler à l'encontre de cette charge accablante et accablée contre la guerre c'est qu'elle reste au niveau d'un travail de journaliste, certes brillant et "habité" par son sujet, mais qui demeure la plupart du temps englué dans l'expression de la fange, sans s'élever au niveau d'un grand écrivain, un Bernanos, un Apollinaire etc...

Et sans trop se poser la question la plus terrible: pourquoi, dans l'Histoire, les hommes ont-ils manifesté tant d'acharnement à choisir la voie de la guerre?

Sur cette question, la pièce est moins instructive que le dernier et remarquable essai de Jean-Claude Guillebaud, "Le Tourment de la guerre" (Ed. L'Iconoclaste).

Une phrase

Ou plutôt quelques unes, que les propos relevés soient à prendre au premier ou relèvent de la caricature:

- "Si ce n'était pas la guerre on pourrait franchement croire que c'est la paix".
- "Si on n'est privé de rien pourquoi faut-il tenir bon ?"
- " Pour un soldat il n'y a pas de plus belle récompense que de mourir pour sa patrie".

L'auteur

Karl Kraus (1874-1936), journaliste et écrivain d'une immense culture,révolté permanent, pamphlétaire incandescent, a fait sa carrière à Vienne et, dès 1914, s'est dressé en adversaire virulent de la guerre.

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