Daddy

Les dérives numériques entrent au théâtre de l’Odéon. Original, connecté et politique.
De
Marion SIEFERT et Matthieu BAREYRE
Mise en scène
Marion SIEFERT
Avec
Émilie Cazenave, Lou Chrétien-Février, Jennifer Gold, Lila Houel, Louis Peres, Charles-Henri Wolff
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Odéon-Théâtre de l’Europe
Place de l'Odéon
75006
Paris
01 44 85 40 40
Du 9 au 26 Mai 2023, du mardi au samedi 20h, sauf les 11 et 18 mai et les dimanches

Thème

  • Treize ans, ado de province, père pompier stressé, mère infirmière épuisée, deux sœurs et un tonton, Manon s’évade dans les jeux vidéo sous le masque de son avatar, “BadGirl66“. 
  • Elle fait la connaissance (virtuelle) de Julien, 27 ans, beau comme le diable, qui la flatte et lui propose de réaliser ses rêves d’actrice, en le rejoignant dans le game « Daddy ». Dans ce jeu vidéo, explique-t-il, elle jouera avec son vrai corps. Il sera son daddy, c’est-à-dire qu’il paiera ses costumes, fixera les thèmes des scènes, guidera son interprétation. Les vidéos seront achetées par les clients Internet. Elle gagnera ainsi des millions de points, et pèsera autant de dollars !
  • Troublée, hésitante, Mara accepte tout de même. Commence alors pour elle une existence virtuelle qui lui appartient de moins en moins tandis que l’emprise de Julien et les mâchoires du game se referment sur elle…

Points forts

  • La distribution : six comédiens formidables, dont la révélation Lila Houel, quinze ans, choisie parmi mille candidates pour jouer Mara ; Louis Peres, vingt-six ans, dans le rôle du daddy Julien ; Jennifer Gold, venue du cabaret, actrice et danseuse dans le spectacle ; ou encore Lou-Chrétien Février, performeuse et comique qui interpelle le public et le provoque… Charles-Henri Wolff et Emilie Cazenave, qui incarnent les parents de Mara, sont également excellents. Autant d’interprètes naturels, puissants, émouvants.  
  • Le dispositif : au théâtre, la tendance actuelle est au “mix“, entendez, une scénographie mêlant vidéo, musique, chansons, supports divers et variés… sans que cela apporte grand-chose au texte ou au théâtre. Dans Daddy, au contraire, ce “mix“ est pleinement justifié et totalement convaincant, puisque le jeu vidéo est au cœur de la réflexion artistique et politique. Marion Siéfert fait confiance à la scène et à la longue histoire dramatique du double et du masque pour raconter une existence virtuelle, celle de la jeune Mara, qui rêve d’être actrice et tombe dans les griffes de Julien. 
    Le spectacle s’ouvre ainsi sur un écran géant de jeu vidéo tonitruant, où BadGirl66, l’avatar de Mara, “joue“ avec l’avatar Sardagonza6046, qui l’entraîne à toute berzingue vers Aquapolis, le “goal“ du game, atomisant sur son passage tous les obstacles et les ennemis. Le spectateur reçoit en pleine face cette violence de couleurs qui défilent à une vitesse agressive dans un environnement sonore à vous faire exploser les oreilles. Puis, sur l’écran “splité“, c’est la rencontre réelle/virtuelle de Mara et Julien, l’opération de séduction mauvaise qui fait habilement entrer la petite rêveuse dans le piège du “role play“ Daddy. Après un retour au réel du théâtre  - le plateau et des acteurs en chair et en os qui discutent de la difficulté du quotidien et de l’usage des écrans - un intermède musical cataclysmique annonce que la vie de Mara va basculer dans l’enfer. Le décor change. Le spectateur assiste aux jeux troubles qui se succèdent dans la cage noire tridimensionnelle de la scène, avec Mara, d’autres gamines piégées, Jessica la star du jeu, et Julien-daddy, orchestrateur diabolique, vêtu de rouge. 
    Après un ultime retour au réel de Mara et Julien, une belle astuce scénographique (qu’on ne révèlera pas) rouvrira les portes de la réalité, la vraie, à la jeune fille qui sort enfin du game et de ses dérives.
  • La richesse du propos :  Marion Siéfert réalise l’exploit de balayer avec une certaine réussite l’ensemble des problématiques féminines d’aujourd’hui : 
    les toutes jeunes filles qui fantasment de repousser les limites de leur âge et de leur classe sociale pour devenir actrice ou influenceuse,
    les salauds d’Internet qui abusent de ces fantasmes, réclamants des “nudes“ ou des services sexuels en échange de marchandises, et transformant ainsi le corps en objet monnayable,
    le viol, quelle qu’en soit la forme. 
    Le spectacle évoque aussi l’épuisement des femmes au travail, la difficulté d’être mère, épouse, pivot du foyer.

Quelques réserves

Trois heures, c’est un peu long, même pour ce spectacle certes inventif et intelligent mais qui gagnerait en cohérence à être plus concentré.  Sa matière bouillonnante le déborde, surtout dans la seconde partie, plus confuse malgré un finale de tragédie et une issue magnifiques !

Encore un mot...

  • Le “sugar daddy“, figure qui donne son titre au spectacle, n’est pas né d’hier, les jolies filles entretenues par de vieux messieurs non plus. Souvenons-nous de l’exquise Marylin, dansant et chantant sur la mélodie jazz de Cole Porter dans Les Hommes préfèrent les blondes : « My Heart belongs to daddy ». Plus récemment, une version du “daddy“ plus jeune, plus ombrageuse, bref plus séduisante, voire prête à épouser, est apparue dans la littérature féminine pour grands adolescents. Vieux cochons frétillants ou gentlemen ténébreux, ces daddy-là semblent bienveillants. 
  • Dans le jeu qu’elle met en scène, Marion Siefert montre la face sombre du daddy : séducteur, maître du langage et des codes, manipulateur, pervers et violent. Sans que la critique sociale et politique ne prennent le pas sur la recherche artistique, Marion Siéfert nous alerte. Elle rappelle que notre société échoue à encadrer les pratiques virtuelles, dont seules les “populaires“ ou les marques définissent les règles, défendant leurs intérêts financiers, préparant ainsi les ados au formatage et à l’abus, dans un monde où ne règnent plus que l’image, l’argent et la consommation. On est loin du rêve glamour et léger de la comédie hollywoodienne où Marilyn sourit en rose aux diamants et se cherche un millionnaire... 
  • Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce spectacle avant d’achever cette chronique : « Allez-y ! »,  c’est le plus beau compliment qu’on puisse lui faire.

Une phrase

Mara : « Qui suis-je ? (…) Je suis le grain de semoule dans le bocal de riz. » 

Julien : « Il y a deux sortes de meufs, les meufs qui se trouvent moches et les meufs qui se kiffent. Est-ce que tu veux être fucking shit special ? (…) Fais en sorte que cette vie soit plus réelle que l’autre. »

L'auteur

  • Marion Siéfert est une auteure, metteuse en scène et performeuse. Elle a suivi les cours de l’Institut d’études théâtrales appliquées de Giessen, en Allemagne. Dès 2016, toujours en Allemagne, elle a été remarquée avec 2 ou 3 choses que je sais de vous, spectacle monté d’après son exploration des réseaux sociaux, puis elle a présenté Le Grand Sommeil en 2018 et Jeanne Dark en 2020, en duo avec la danseuse Helena de Laurens, pièce que l’on a pu voir ou revoir en avril au Théâtre des Bouffes du Nord à Paris.
  • Marion Siéfert écrit les textes de ses spectacles, mais Daddy est sa première pièce de groupe. Quand on lui demande d’où lui est venu le déclic du théâtre, elle répond : “Ce n’est pas précisément un souvenir de théâtre. En maternelle moyenne section, on a dû écrire une histoire après avoir visité un château. Chacun devait s’emparer d’un personnage, et j’avais été extrêmement heureuse de dessiner la princesse et de pouvoir imaginer son histoire. J’ai le souvenir d’avoir trouvé ma place à ce moment-là, c’était un sentiment très fort.”

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