En Sicile

Un spectacle singulier qui célèbre la beauté du vivant tout en racontant sa disparition
De
Juliette Blamont
Durée : 2h
Mise en scène
Jeanne Balibar
Avec
Jeanne Balibar
Notre recommandation
3/5

Infos & réservation

Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis Bobigny
9 boulevard Lénine
93000
Bobigny
01 40 60 72 72
Du 4 au 7 novembre à 20h

Thème

  • Tout commence dans les montagnes siciliennes, près de Palerme. Une campagne encore préservée, des parfums de terre, des arbres, des animaux, des sources et cette vie rurale qui semble obéir à un autre rythme. Une narratrice y fait la rencontre de deux personnages singuliers : la signora Rosa, femme mystérieuse venue du fond des temps, et miss Coco, une chèvre blanche qui surgit comme une apparition. En suivant l'animal, elle découvre un univers où les frontières entre humains, nature et imaginaire s'effacent progressivement.
  • Mais derrière cette idylle champêtre se cache une réalité beaucoup moins enchantée. L'urbanisation anarchique, les constructions de béton, les dérèglements climatiques et la destruction des paysages ont progressivement défiguré cette terre méditerranéenne. La beauté côtoie le désastre. La mémoire des lieux se heurte à la brutalité du présent.
  • Adapté du texte de Juliette Blamont, qui vit elle-même en Sicile, le spectacle raconte cette coexistence douloureuse entre splendeur et ravage. Il évoque aussi la disparition, celle d'un monde, d'une certaine manière d'habiter la terre, mais également celle de miss Coco, devenue une figure presque mythologique.

Points forts

  • Une grande toile peinte par Julie Polidoro occupe l'espace et devient bien davantage qu'un décor. Ce paysage coloré, tour à tour accueillant et menaçant, accompagne la comédienne, lui répond et semble parfois prendre vie. La peinture devient un personnage silencieux, un partenaire de jeu qui donne au spectacle sa profondeur visuelle.
  • Jeanne Balibar transforme ce texte, essentiellement narratif et sans dialogue, en une véritable matière théâtrale. Seule en scène, elle ne se contente pas de raconter : elle incarne, danse, chante, se transforme. Son personnage emprunte autant à l'Arlequin de la commedia dell'arte qu'à une marionnette sicilienne ou à une figure dionysiaque.
  • La comédienne déploie une gestuelle étonnante, parfois cocasse, parfois inquiétante. Son corps semble échapper à sa propre maîtrise, se désarticuler, se recomposer au gré des visions. La parole devient mouvement, la narration se fait chorégraphie. Il y a quelque chose d'enfantin et de profondément archaïque dans cette manière de convoquer les personnages et les souvenirs.
  • Enfin, le propos écologique échappe au discours militant convenu. Il ne s'agit pas de délivrer une leçon sur la catastrophe climatique, mais de nous faire ressentir ce que nous sommes en train de perdre. La signora Rosa plante des arbres, cultive, prend soin de son environnement. Des gestes modestes, presque dérisoires face aux forces destructrices, mais qui dessinent une autre manière de vivre le présent et de penser l'avenir.

Quelques réserves

  • Le texte de Juliette Blamont, avec ses longues phrases, ses associations d'idées et ses échappées poétiques, réclame une attention soutenue. La narration ne suit pas toujours une progression dramatique clairement identifiable. On peut parfois perdre le fil de ce voyage entre conte, souvenir et méditation.
  • La performance physique de Jeanne Balibar, volontairement excessive et déstructurée, peut également dérouter. Cette théâtralité, sur la grande scène de Bobigny s’avère également déconcertante, tout au long de ce spectacle de deux heures, parfois au détriment du texte qu’il cherche à mettre en valeur.

Encore un mot...

  • Avec « En Sicile », Jeanne Balibar signe un spectacle atypique, qui préfère la jubilation à la désespérance. Face à un monde qui s'abîme, elle cherche la beauté, l'attention et la persévérance. Une invitation à regarder autrement ce qui nous entoure, à renouer avec les formes de vie qui nous accompagnent et à ne pas considérer la nature comme un simple décor.
  • Ce n'est pas un spectacle qui cherche à rassurer. Il nous rappelle plutôt que la beauté du monde est fragile – à ressentir et à exprimer – et que sa disparition n'est jamais une abstraction. Une proposition théâtrale singulière, parfois déroutante, mais qui laisse derrière elle une belle question : comment continuer à célébrer la vie lorsque tout semble annoncer sa destruction ? Avec une proposition : en habitant le monde plutôt qu’en le pleurant !

Une phrase

  • " Maintenant que, sur les rives de la Méditerranée, l’été transformé en fournaise est devenu la plus redoutable des saisons ; maintenant que les savants nous avertissent en vain des cataclysmes à venir tandis que nous nous occupons d’autre chose ; maintenant que l’orangeraie de Totuccio Damiano a été vendue à un entrepreneur qui projette d’y implanter un golf et d’y construire un aqua-park ; maintenant que Nino Mascellino a dû céder son troupeau parce que ses mains mangées par l’arthrose ne pouvait plus traire ses brebis ; maintenant qu’un matin de cet hiver la signora Rosa a été emmenée au village par des cousins éloignés et déportée au sombre rez-de-chaussée d’un immeuble d’où elle ne sort jamais plus.; maintenant que toutes nos têtes sont pleines du récit de crimes et de ravages ..."

L'auteur

Deux femmes, deux regards sur le monde :

  • Jeanne Balibar est comédienne, réalisatrice et chanteuse. Formée au Conservatoire national supérieur d'art dramatique, elle fait ses débuts à la Comédie-Française avant de jouer dans plus de cinquante pièces, notamment sous la direction de Julie Brochen et Frank Castorf.
    • Au cinéma, elle tourne avec de nombreux réalisateurs, parmi lesquels Mathieu Amalric, Olivier Assayas, Arnaud Desplechin et Christophe Honoré.
    • Elle reçoit le César de la meilleure actrice en 2018 pour son interprétation dans « Barbara », de Mathieu Amalric.
    • Après « Les Historiennes », sa première création en solo en 2022, elle poursuit avec « En Sicile » son exploration des écritures contemporaines.
  • Juliette Blamont, née à Paris en 1967, vit aujourd'hui en Sicile, au cœur de la campagne, où elle écrit et compose des textes brefs.
    • Son récit « En Sicile » est nourri de son expérience quotidienne du territoire, de ses paysages, de ses habitants et des transformations qui le menacent. Une écriture attentive au vivant, à la mémoire et aux liens souvent invisibles entre les êtres.

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