Roberto Zucco
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Thème
Une nuit, Roberto Zucco s'évade de la prison où il est enfermé pour l’assassinat de son père, retourne chez sa mère et, inaugurant ainsi une cavale meurtrière, la tue. Il dépucelle une jeune fille dans une étreinte qui ressemble à viol. La confusion que Zucco fait régner partout où il passe n’empêche pas l’adolescente rebelle et en butte à une famille étouffante, d’être et amoureuse de cet aventurier.
En quête de son amant en cavale, la jeune fille quitte la maison malgré son frère sa sœur qui veut la protéger, et fréquente les quartiers louches du Petit Chicago. Sans le vouloir vraiment, elle finit par dénoncer Zucco à la police.
Points forts
L’histoire de ce fou assassin au visage d’ange, éternel enfant qui rêve de s’envoler, est troublante et on comprend qu’elle ait fasciné Bernard Marie Koltès. Incarné au sens le plus plein du terme par un Axel Granberger fiévreux, le bondissant Zucco a l’innocence, la brutalité et le charme de l’enfance. Comme il escalade les balcons et se pend aux grilles, il se tient toujours en déséquilibre entre la séduction et la violence, hanté par la mort et la donnant et pourtant plein d’une incroyable énergie vitale qui alimente la dimension comique et, partant, absurde de la pièce.
La narration fragmentée de Koltès donne lieu à une succession d’une quinzaine de brefs tableaux presque cinématographiques au rythme haletant, tandis que la musique et le chant fournissent autant de contrepoints inattendus à ce récit plein de noirceur. La beauté des voix, les instruments à corde acoustiques électrifiés suggèrent aussi en manageant des moments suspendus de poésie et de douceur, une autre lecture de cette improbable cavale.
Quelques réserves
- On peut certes rêver d’un Roberto Zucco plus intérieur, plus grave, plus retenu, de scènes de famille moins tonitruantes, bref d’une interprétation plus sobre, mais le parti du bruit et de la fureur a cependant tout son sens.
Encore un mot...
Cette version adoucie de la pièce (plus de meurtre d’enfant, pas de suicide de la jeune fille, trépas tout symbolique du protagoniste) témoigne tout de même de la fascination qu’exercèrent dans les années 1970 et 1980, sur les artistes et les intellectuels ces figures de la transgression absolue que sont les grands délinquants.
La tradition de ce qui est aussi un goût littéraire remontait à Thomas de Quincey et son Assassinat considéré comme un des Beaux-arts (1827) dont la dernière partie évoque le tueur en série John Williams, qui sévit à Londres au cours de l'hiver 1811. Après ce coup d’envoi, ils furent nombreux, de Lautréamont à Michel Foucault en passant par les surréalistes, à s’intéresser à des criminels et à leur folie, en qui ils voyaient des figures d’une radicalité esthétique et mythique et/ou des voies d’entrée pour analyser et comprendre les structures sociales.
La question qui, sans être forcément explicite, est toujours posée est alors celle du “mal“ dans ses rapports avec la “liberté“, et réciproquement. Les rapports de genre constituent en revanche une sorte d’angle mort de ces approches, particulièrement celle de Koltès. Car, si les Surréalistes avaient rendu hommage à la parricide Violette Nozière et Genet aux sœurs Papin, les tueurs en série au charme fou sont en effet toujours des hommes… irrésistibles comme il se doit...
Reste que Koltès est aussi du côté d’un théâtre qui, comme la chronique des faits divers et le roman policier, puise dans le réel largement invisibilisé des vies anonymes et des violences subies par des citoyens quelconques.
Une phrase
- « Je t'ai cherché, Roberto, je t'ai cherché, je t'ai trahi, j'ai pleuré, pleuré, au point que je suis devenue une toute petite île au milieu de la mer et que les dernières vagues sont en train de me noyer. J'ai souffert, tellement, que ma souffrance pourrait remplir les gouffres de la terre et déborder des volcans. Je veux rester avec toi, Roberto ; je veux surveiller chaque battement de ton coeur, chaque souffle de ta poitrine ; l'oreille collée contre toi j'entendrai le bruit des rouages de ton corps, je surveillerai ton corps comme un mécanicien surveille sa machine. »
L'auteur
Né en 1948 et mort à Paris le 15 avril 1989, Koltès entre en relation avec le théâtre à Strasbourg en 1970. Il y rencontre Hubert Gignoux, un des acteurs essentiels de la décentralisation théâtrale en France, qui dirige alors le Théâtre national de la ville et lui fait intégrer la section régie de l’école du théâtre tout en l’exhortant à se consacrer entièrement à l’écriture. En 1972, Lucien Attoun, formidable découvreur d’auteurs, diffuse sur France culture dans l’émission le Nouveau répertoire dramatique (NRD), L’Héritage, première pièce de Bernard-Marie Koltès.
Il est aujourd’hui un des dramaturges français les plus joués, avec Jean Luc Lagarce. Ses pièces, étudiées dans les lycées et les universités, sont traduites et produites dans le monde entier.
Roberto Zucco est sa dernière pièce, terminée peu de temps avant sa mort, et pour laquelle il s’inspire de l’épopée d’un tueur en série, dont il a repéré des avis de recherche dans le métro parisien, avant de le voir à la télévision sauter en direct du toit de sa prison.
Créée à Berlin en avril 1990, elle est ensuite jouée au Théâtre national populaire (TNP) de Villeurbanne, à Nice et enfin à Chambéry. C’est là qu’éclate une véritable affaire, les proches des victimes du tueur réel s’insurgeant contre ce qu’ils estiment être une insulte à la douleur des familles. Les représentations sont annulées mais le scandale rebondit à Paris en 1992, stimulé par les enjeux politiques entre la gauche au pouvoir et la droite siégeant à la Mairie de Paris, mais assurant la fortune critique de l’œuvre.
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