A Huis Clos

On me tue chaque jour dans la langue de Molière
De
Kery James
Mise en scène
Marc Lainé
Avec
Kery James et Jérôme Kircher
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Théâtre du Rond PoInt
2bis, avenue Franklin D. Roosevelt
75008
Paris
01 44 95 98 21
Jusqu’au 3 décembre. Du mardi au vendredi, 20h30 – samedi, 19h30 - dimanche, 15h

Thème

  • Un faux livreur s’introduit dans un appartement parisien luxueux, séquestre le propriétaire, le juge de la cour d’appel de Paris, Nicolas Rittner, qu’il tient au bout de son arme. Il lui annonce être venu pour le tuer et venger ainsi l’acquittement dont a bénéficié le policier responsable de la mort de son frère aîné, Demba. Sous la pression du syndicat de la police, le juge a, dit-il, influencé le jury permettant à l’assassin de sortir libre du tribunal.
  • Commence alors un dialogue dense et nerveux entre les deux hommes que beaucoup oppose, mais que réunit leur commune appartenance au monde de la justice. Car Soulaymaan se révèle être un avocat, un de ces enfants de banlieue qui a réussi et sait ce qu’il en coûte d’être noir et pauvre, et donc toujours soupçonné.
  • Homme de justice qui dénonce pêle-mêle la violence d’Etat, la fausse justice rendue par celui qui protège, arme et assure l’impunité de ceux qui appuient sur la gâchette, les « acrobaties rhétoriques » et hypocrites d’une démocratie où le peuple n'est convié qu’à commenter les décisions politiques des autres.

 

Points forts

  • Autour du bureau du juge dont l’espace est circonscrit par des rails, deux caméras se déplacent, qui filment en champs contre-champs des morceaux de la scène projetés au-dessus du plateau sur une grand écran. Très cinématographique, le dispositif un peu déconcertant de prime abord, s’avère très efficace : il donne accès comme au cinéma aux regards, aux expressions des visages, aux gestes minuscules ou à peine esquissés, aux hésitations imperceptibles, à tous ces détails infimes mais expressifs qui font entrer le spectateur dans l’intimité sensible du sujet.
  • La mise en scène et les dialogues invitent les spectateurs à se mettre à la place de chacun des deux protagonistes, à saisir les humiliations qui touchent les habitants des quartiers dits « populaires », mais aussi le conditionnement émotionnel et politique d’une justice s’exprimant par la voix d’un juge soucieux de faire au mieux. La pièce tente d’appréhender les possibilités du changement et les forces du statu quo.
  • En cinq tableaux, un texte rythmé et dense se déploie, qui témoigne que l’art peut-être une véritable force politique en donnant à voir ce genre de spectacles. C’est pourquoi il faut y aller.

Quelques réserves

  • Fallait-il absolument donner une vie, une épaisseur au juge ? On peut considérer que ses rapports avec sa fille, le récit qu’il fait de son histoire d’amour, tout ceci est une annexe peu pertinente et presque parasite du propos principal. Reste que ses désarrois de père, ses scrupules de juge qui « s’attend au tournant », tout ce qui contribue à ne pas le réduire à sa fonction mais en fait un humain à part entière, est sans doute indispensable au dialogue qui se noue avec Soulaymann.
  • De la même façon, on comprend le sens de l’éclairage du public et son filmage à la fin de la pièce, tout en le regrettant parce qu’il distrait inutilement de ce qui se passe alors sur la scène.

Encore un mot...

  • Réflexion énergique sur la violence légitime et ses usages en forme de docufiction qui évoque un certain nombre de faits : des émeutes de 2015 à la mort du jeune Nahel en 2023, pour insister sur la fréquence des violences policières, des interpellations abusives et les errements d’une justice qui associe la culpabilité des individus à leur milieu d’origine et leur couleur de peau.
  • Les bases juridiques qui servent de socle aux bavures commises par les « forces du désordre » sont évoquées : ainsi, de la loi du 28 février 2017 sur la Sécurité publique, indéniable facilitatrice des tragédies qui se multiplient lors des interpellations et les condamnations de la France pour l’état de ses prisons par la Cour européenne des droits de l’Homme.
  • La pièce ne se contente pas d’interroger le rôle de la police comme garante de l’ordre public, elle questionne également ce que “démocratie“ veut dire quand la couleur de peau d’un homme le désigne comme cible potentielle à ces forces de l’ordre qui sèment les tragédies.

Une phrase

  • « Quand ça n’arrive qu’une fois, c’est un drame. Mais quand ça se répète ça devient politique. »
  • « Vous vivez depuis 30 minutes dans la peau de quelqu’un qui a quelque chose à prouver et vous vous plaignez déjà ? »

L'auteur

  • Le rappeur, auteur et compositeur, occasionnellement scénariste, réalisateur et poète franco haïtien Kery James revient au Rond-Point cinq ans après sa première pièce, À vif, joute verbale entre deux avocats s'opposant sur la responsabilité de la situation des banlieues.  En 2019 Netflix programme son premier long-métrage Banlieusards.
  • Cet “animal politique“, qui a soutenu les gilets jaunes, pris ses distances avec la classe politique, n’a pas renié son engagement en faveur de la réussite des jeunes de banlieue et continue de dénoncer avec véhémence les violences policières et les survivances du passé colonial en France.
  • Il a un mantra - « On n'est pas condamnés à l'échec » - invitant les individus à vivre leur vie comme un combat : « On n'a jamais rien attendu de l’Etat, alors on ne va pas commencer aujourd’hui. »

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