Les Chaises

Juste avant la fin
De
Eugène Ionesco
Mise en scène
Thierry Harcourt
Avec
Frédérique Tirmont et Bernard Crombey
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Théâtre du Lucernaire
3, rue Notre Dame des Champs
75006
Paris
01 45 44 57 34
Jusqu’au 10 mars. Du mardi au samedi à 18h30 et le dimanche à 15h

Thème

  • Un couple - le Vieux et la Vieille - à la toute fin de leur vie, convie de nombreuses relations à une réception dans leur maison bâtie sur une île. Les invités arrivent les uns après les autres, et l’on apporte des chaises, de plus en plus nombreuses, pour les accueillir. 
  • Le Vieux souhaite adresser à son auditoire un discours important avant de mourir. Pour parvenir à le formuler, il a appelé à la rescousse un Orateur (Dieu ?), mais celui-ci ne fait que bredouiller, et son sabir reste incompréhensible (Dieu bafouille ?)…
  • Le couple meurt donc en ne laissant aucun message.

Points forts

  • Le texte, tout d’abord d’une pièce qui est une tragédie certes, mais elle pas complètement négative, car, comme dans toute son œuvre, Ionesco ne cesse pas de s’amuser du langage et, espiègle, de jouer avec les mots.
  • Mieux vaux ne pas être cacochymes pour jouer le Vieux et la Vieille de cette pièce tant les deux rôles demandent de l’énergie, de la vitalité, du ressort, du jarret même ! Bernard Crombey et Frédérique Tirmont - à la voix envoûtante - n’en manquent pas. Ils sont merveilleux de grâce et de poésie aussi. Ils savent se dégager de l’anecdote et leur jeu prend très naturellement de l’altitude : ils ne sont pas seulement le Vieux et la Vieille, ils jouent tous les vieux et toutes les vieilles, tous les êtres, ils nous jouent, tous.

Quelques réserves

Aucune, d’autant que le metteur en scène Thierry Harcourt ne cherche pas à faire le malin. Il soigne la forme et s’efforce de bien faire entendre Ionesco, même quand il escamote astucieusement les chaises et le rôle de l’Orateur en le remplaçant par une voix off.

Encore un mot...

  • Le « théâtre de l’absurde », ce genre théâtral né au lendemain de la Seconde Guerre mondiale en réaction au chaos et au traumatisme suscités par ce conflit, provoqua une rupture totale avec le réalisme qui régnait alors sur les scènes.
  • Il n’empêche que, derrière leurs situations incongrues, sans histoire ni intrigue, aux dialogues parfois sans queue ni tête, Beckett, Ionesco, Adamov et les autres se sont approchés au plus près de la condition des hommes, de tous les hommes, de l’être. Il n’est donc pas étonnant qu’on les joue encore, et il y a fort à parier qu’on les jouera toujours.
  • Ici, comme Beckett dans Fin de partie, Ionesco nous parle de l’extrême vieillesse, de cet âge où, selon lui, chacun redevient un petit enfant, un pauvre orphelin, et où le conjoint finit par jouer le parent de substitution, celui qui vous prend sur ses genoux, vous rassure et vous dorlote.
  • Mais que reste-t-il à l’homme devenu un vieillard quand tout est bientôt fini, lorsqu’il s’approche du gros “trou noir“, lorsque les journées ont moins d’heures (dixit joliment Ionesco) ? Des souvenirs, pas mal de souvenirs, encore quelques rêves (la grande réception que ces vieux organisent n’est qu’une illusion, on ne verra aucun invité, et les chaises qu’ils ne cessent d’apporter sur le plateau pour le confort de leurs supposés convives n’existent même pas dans la bonne mise en scène de Thierry Harcourt) et enfin des regrets (« Tu aurais pu être un roi chef, un journaliste chef, un comédien chef, un maréchal chef… »). Mais au moins, l’homme a vécu, et par conséquent, il a appris à vivre. Ce n’est pas rien.
  • Alors, puisqu’on a vécu, l’on va pouvoir transmettre son expérience, ses secrets, ses conseils aux autres, aux plus jeunes, à ceux qui vont rester. Malheureusement, aucun homme n’a vraiment les moyens de s’exprimer ; le Vieux de la pièce fait donc appel à un Orateur qui, lui, sait parler à tous. Et là, patatras ! On ne saurait mieux décrire la solitude des êtres et leur parfaite incommunicabilité. 
  • Le Vieux et la Vieille sur la scène - comme Eugène et Rodica Ionesco à la ville - ont réussi à constituer un couple jusqu’au bout. Mais qu’on ne se méprenne pas : il ne faut pas qu’ils espèrent mourir à deux, car lorsque l’heure du “grand saut“ arrive, on le fait tout seul.

Une phrase

Le vieux : « Pourquoi n’avons-nous pas osé ? Nous n’avons pas assez voulu… Nous avons tout perdu, perdu, perdu. »

L'auteur

  • Eugène Ionesco, né en 1909 en Roumanie et mort à Paris en 1994, est un dramaturge et un écrivain de langue française, l’un des représentants majeurs du « « théâtre de l’absurde ». Il fut élu en 1970 à l'Académie française.
  • Ses pièces les plus célèbres - La Cantatrice chauve et La Leçon - se jouent tous les soirs au Théâtre de la Huchette à Paris depuis plus de 65 ans !
  • Il est aussi l’auteur notamment de Tueur sans gages, d’Amédée ou comment s'en débarrasser, du Rhinocéros, Le roi se meurt, La Soif et la faim ou Macbett.

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