L’Indiscipline ou la très mystérieuse et embarrassante disparition d'une hystérique à la Salpêtrière
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Thème
Nous sommes en 1885. Les séances du mardi, offertes par le neurologue Jean-Martin Charcot dans l’amphithéâtre de la Salpêtrière, attirent les foules. C’est qu’on assiste à un vrai spectacle animé par la présentation et la mise sous hypnose des patients et des patientes du célèbre neurologue : des cas d’hystérie qui résistent à l’analyse et aux soins.
C’est là que Charcot, assisté par Gilles de la Tourette, cherche l’origine physiologique de la maladie, la lésion cérébrale qui permettra d’expliquer le comportement de ses patient.e.s. Il est alors au sommet de sa gloire.
Un mardi, Louise, la malade vedette de Charcot est absente. La séance ne pouvant se dérouler comme prévu se transforme en enquête policière et devient totalement chaotique, montrant que les plus fous ne sont pas toujours ceux que l’on croit...
Points forts
Faire la lumière sur cette histoire de la maladie mentale et du soin et rappeler au passage que Charcot, qui fut un des premiers à s’intéresser aux pathologies des femmes et à désirer les guérir, n’a pas rapporté exclusivement l’hystérie à la physiologie féminine est en soi un atout. • De même rendre son nom à la célèbre Augustine - qui fuit la Salpêtrière déguisée en homme - en la nommant Louise, rassembler sur scène Marie, dite Blanche, Wittmann, célébrité médiatique surnommée la « Reine des hystériques » et Rose Kamper, même si c’est au prix de quelques contractions chronologiques sans contre-sens, est une forme d’hommage qu’il faut apprécier comme tel.
Enfin, on saisit fort bien ce que fut le vertige progressiste de ces médecins maltraitants, agissant mal mais “au nom de la science“, dans le décor composite d’un cabinet de curiosité. D’entre les rideaux flottants d’une structure suspendue bondissent des personnages tragi-comiques presqu’affolants, remarquablement mis en lumière et accompagnés par la musique produite en live.
Quelques réserves
Bien sûr, l’approche thérapeutique de Charcot est plus que discutable : d’abord l’exhibition des patientes comme autant de “curiosités“ au moment précis où celle des monstres de foire commence d’être davantage réglementée et freinée en dit long sur la démarche déshumanisante de l’homme de science.
En outre, il s’agit de femmes et d’ouvrières doublement dominées socialement, chez qui le médecin déclenche des crises spectaculaires et qu’il manipule à sa guise, ce que le spectacle montre avec éloquence. Cela même avait été critiqué par certains de ses contemporains, choqués de ce que l’autorité médicale fasse du corps des femmes un objet d’observation et de contrôle.
On passera sur les menus anachronismes qui émaillent le texte (personne ne parle de « croire au Père Noël », en 1885, tout au plus évoque-t-on Saint Nicolas, et encore pas partout). Mais en présentant Charcot comme un bouffon vaniteux et cynique assisté d’un alcoolique certes bienveillant mais irresponsable, le spectacle évacue un peu vite les apports de l’« École de la Salpêtrière. » Charcot - après avoir identifié la sclérose encore appelée maladie de Charcot - a été un des fondateurs de la psychopathologie et a introduit la démarche scientifique dans l'étude des maladies du système nerveux. Il a tout simplement révolutionné une médecine aliéniste qui n’était guère plus tendre avec ses ouailles. La pièce livre donc un récit partial et lacunaire de cette aventure.
Enfin, le spectacle n’échappe ni au décousu d’une intrigue qui - pour partiellement vraie qu’elle soit – manque de fluidité et de clarté, ni aux criailleries censées témoigner de l’hystérie ambiante, mais qui n’assurent pas la réussite de la dramaturgie, le tout donnant le sentiment d’assister à une succession de saynètes plus ou moins drôles.
Encore un mot...
Les leçons cliniques de Charcot furent fréquentées par des écrivains, des artistes, des scientifiques, des hommes politiques. Les Daudet père et fils, les frères Goncourt, Maupassant, Mallarmé, Anatole France, Jean-Léon Gérôme, Louis Pasteur, ou Pierre Waldeck-Rousseau qui deviendra son gendre, tous y coururent convaincus d’assister ce faisant à l’émergence de la modernité clinique.
Sigmund Freud, persuadé quant à lui des origines psychologiques de la névrose, rencontra le maître et s’intéressa de très près à l’emploi qu’il faisait de l'hypnose, ce qui lui permit, en 1895, dans ses Études sur l'hystérie, d’en donner une définition née de l'écoute aux antipodes de celle de Charcot tout entier concentré sur l'anatomie.
Une phrase
Charcot : « L’Âme est un mythe, au même titre que le Père Noël, elle n’existe que pour rassurer les grands enfants que nous sommes. »
- « Le cerveau est un petit organe, mais il est vaste comme l’univers. »
- « L’esprit humain est une terre étrangère (…) Une machine perverse qui agit de manière primaire et pourtant indéchiffrable. »Rose : « Je suis leur spectacle (…). Ma misère est pour eux un spectacle. »
L'auteur
Michal Vojtech, Pierre Albert Ollivier et Ariel de la Garza Davidoff sont tous trois auteurs-réalisateurs. Les deux premiers sont diplômés du master d'écriture pour le spectacle de l'Université de Cambridge en 2024, et Pierre Albert Ollivier est titulaire d’un master en philosophie et en histoire de l’art.
Depuis sa création, la compagnie franco-tchèque Threepenny, basée à Londres, produit à travers l'Europe des histoires originales pour le théâtre et le cinéma, et notamment la comédie-horreur absurde « Corpse Flower » au Fringe d'Édimbourg en 2024.
Travail collaboratif de la compagnie actuellement en résidence au Centre tchèque de Paris, le spectacle présenté d’abord au Studio Hébertot constitue une sorte d’avant-première avant sa première officielle à Avignon.
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