Père

Famille, je vous hais !
De
August Strindberg
Adaptation : Nicole Gros
Mise en scène
Nicole Gros
Avec
Philippe Catoire, Ludovic Coquin, Claude Gentholz, Anne Langlois, Frédéric Morel, Guillaume Tavi, Clémence Thoison
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Théâtre du Nord-Ouest
13, rue du Faubourg Montmartre
75009
Paris
01 47 70 32 75
Jusqu’au 2 juillet 2026. Du mardi au vendredi (selon les périodes) à 18h30 en mars et avril, à 20h30 ensuite, samedi à 16h30 ou 17h, dimanche à 14h ou 19h.

Thème

  • Adolphe, capitaine et propriétaire aisé, doit régler le sort d’un de ses aides de camp qui a mis enceinte une domestique du voisinage. Le séducteur lui oppose que rien ne permet d’affirmer qu’il est bien le père de l’enfant. 

  • Ceci fait, le capitaine se recentre sur ses problèmes domestiques, car il se plaint fort d’être entouré et paralysé par une horde de femmes impossibles, et du conflit qui l’oppose à son épouse Laura quant à l’éducation de leur fille Bertha. En effet, le Père veut envoyer la jeune fille étudier en ville pour qu’elle reçoive une éducation moderne qui lui permettra de devenir institutrice, alors que Laura veut la garder près d’elle. 

  • Une allusion perfide de Laura pousse Adolphe à douter de sa paternité. La lutte d’autorité entre les deux époux, qui est aussi une lutte des esprits dressés l’un contre l’autre, est engagée. 

Points forts

  • Dans ce huis-clos familial, Strindberg construit le piège machiavélique imaginé par Laura et qui va se refermer sur Adolphe. L’équilibre et la précision de l’écriture, l’acuité de l’approche psychologique permettent de donner la parole à l’une comme à l’autre, pour dire ce qu’est la dissymétrie des positions et des pouvoirs - mais aussi leur variabilité - et ce que sont ses effets. 

  • Dans une mise en scène impeccable et que littéralement on ne voit pas - ce qui est toujours très bon signe - l’interprétation est très juste. Les comédiens évitent les pièges du naturalisme, et jouent leur partition mezza voce, sans jamais forcer le trait, donnant ainsi toute sa mesure à la cruauté du rapport de force qui oppose les personnages. Ainsi, le drame bourgeois s'élève à la tragédie.

Quelques réserves

  • Est-ce précisément la sobriété et le dépouillement de la mise en scène ? Le spectacle est un peu terne, il y manque comme un souffle, une énergie, une folie qui rendraient plus crédible celle du père, et une colère qui ferait de la mère (même si Anne Langlois est une Laura fascinante), une femme plus incarnée et plus vibrante. 

Encore un mot...

  • Dans une lettre à Strindberg, Nietzsche s’avouait surpris de reconnaître dans Père sa propre conception de l’amour : « arme de guerre dont l’origine est la haine mortelle qui oppose les sexes ». Marié trois fois, divorcé deux, Strindberg a vécu de manière très concrète les tensions du mariage et les hypocrisies sociales qui l’accompagnent, dans une Suède dont l’industrialisation et l’urbanisation bouleversent les rapports sociaux et de genre.

  • Montant la pièce en 2016 pour la Comédie française, Arnaud Desplechin notait : « Si Laura et Adolphe ne savent pas s’arrêter de se parler, de se blesser, c’est qu’ils ne savent pas s’arrêter de s’aimer. Ils continuent à se parler, en se faisant la guerre, ils continuent à s’aimer, et c’est notre maladresse à tous. » 

  • Mais il y a plus que cela dans la pièce : en faisant du Père le promoteur d’une éducation laïque et d’une véritable formation intellectuelle pour sa fille, Strindberg y défend le matérialisme et l'athéisme qui sont les formes de la modernité culturelle de son temps. Et il interroge aussi la répartition de l’autorité au sein de la famille. Le père y exerce en droit une pleine autorité parentale, tandis que la mère, impuissante, en est réduite aux stratagèmes diaboliques pour faire entendre sa voix. Ce faisant, elle va conquérir le pouvoir, soumettre son mari et révéler sa nature profonde : celle d’une sorcière, tandis qu’Adolphe demeure dans l’innocence d’une enfance jamais révolue. 

  • Si on peut voir en Père une riposte de Strindberg au féminisme d'Ibsen, il serait sans doute abusif de l’entendre comme un strict plaidoyer antiféministe, le texte est trop ambigu pour cela. On peut voir dans Strindberg un de ces misogynes inquiets du XIXe siècle, submergé par ce qu’il pressent de l’empowerment féminin mais, à la date de rédaction de Père en tout cas, il se montre assez conscient de sa propre vulnérabilité pour ne pas les mépriser. 

Une phrase

  • Adolphe : « Pour moi qui ne crois pas à l'au-delà, mon enfant était un gage d'immortalité ; elle était pour moi la seule chose éternelle. Qu'on me la prenne, et ma vie s'arrête. »

  • Margret : « Tu pleures, toi, un homme. Mais un homme n’a-t-il pas des yeux ? »

  • Adolphe [à Laura] : « Tu me détestes ?

    • Laura : Oui, lorsque tu es un homme. »

L'auteur

  • August Strindberg est l’un des écrivains dramaturge suédois les plus importants et sans doute le plus célèbre après la publication de son roman La Chambre rouge en 1879. On lui doit également la très célèbre Mademoiselle Julie (1889).

  • Voyageur (il séjourne durablement à Paris et à Berlin), il correspond pendant quelques temps avec Nietzsche, s’essaye à différents styles littéraires (le naturalisme, le symbolisme), avant de faire figure de pionnier de l’expressionnisme européen moderne.

  • Ecrite en 1887, Père est une tragédie qui rend compte à mi-voix des difficiles relations entretenues par Strindberg avec sa première femme, Sissi von Essen. La pièce est entrée au répertoire de la Comédie-Française en 1991. 

  • En 1895, son pamphlet passablement brouillon (De l’infériorité de la femme – et comme corollaire : De la justification de sa situation de subordonnée selon les données dernières de la science) et qui synthétise les thèses racialistes et physiognomoniques de son temps, propose par son contenu misogyne et absurde une sorte d’anti-Mademoiselle Julie ou - Père, et contribue à brouiller la position de Strindberg à l’égard des femmes.

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