Willy Protagoras, enfermé dans les toilettes

Une pièce exigeante, intense, parfois épuisante
De
Wajdi Mouawad
Durée : 2h35
Mise en scène
Wajdi Mouawad
Avec
Lionel Abelanski, Éric Bernier, Pierre-Yves Chapalain, Gilles David de la Comédie Française, Lucie Digout, Marceau Ebersolt, Jade Fortineau, Delphine Gilquin, Julie Julien, Nelly Lawson, Micha Lescot, Mireille Naggar, Johanna Nizard et Milena Arvois ...
Notre recommandation
3/5

Infos & réservation

Théâtre de la Colline
15 rue Malte Bru
75020
Paris
01 44 62 52 52
Du 21 janvier au 8 mars, mardi à 19h30, du mercredi au samedi à 20h30, dimanche à 15h30

Thème

  • Difficile à résumer : si Willy Protagoras s’est barricadé – de son plein gré – dans les toilettes et refuse d’en sortir, est-ce un cri de révolte, une fuite ou un pied de nez poétique (il est peintre) ?

  • Ses parents, propriétaires d’un superbe appartement à Beyrouth avec vue sur la mer, ont accueilli une famille d’exilés, les Philisti-Ralestine – quel nom ! Mélange évocateur de Juifs fervents religieux et d’un Etat disputé par Israël et les Palestiniens qui l’habitent.

  • La pièce raconte la vie dans cet appartement et, au-delà, de ses voisins dans l’immeuble. Partout, c’est un chaos indescriptible.

Points forts

  • On aime d’abord la fidélité de Mouawad à une conception du théâtre comme lieu de nécessité. Ici pas de divertissement, pas de légèreté feinte : Willy Protagoras enfermé dans les toilettes prend le théâtre au sérieux, presque trop, comme un acte vital. Le dispositif est radical : un homme enfermé dans des toilettes, pris au piège d’une parole qui tourne, qui ressasse, qui explose. Cette contrainte spatiale devient un formidable avertisseur dramatique : nous sommes coincés dans nos idées, dans nos peurs, dans notre époque. Et la merde sur scène, au propre pas au figuré. 

  • On aime ensuite la langue, reconnaissable entre toutes. Mouawad écrit comme on respire : phrases longues, haletantes, traversées par une colère sourde et une inquiétude existentielle. Le texte porte une angoisse politique claire — celle d’un monde où la pensée se délite, où la peur de l’autre se normalise, où le langage lui-même semble contaminé. À travers Willy Protagoras, c’est la figure de l’intellectuel paniqué, débordé par la violence du réel, qui se dessine. Et cette figure, malgré ses excès, touche juste.

  • On aime aussi le geste politique, frontal, assumé. Mouawad ne se cache pas derrière l’ambiguïté : il nomme, accuse, alerte. Dans une époque où beaucoup de spectacles choisissent la distance ou l’ironie, cette parole directe a quelque chose de courageux, presque archaïque. Elle rappelle que le théâtre peut encore être un lieu de combat moral, un espace où l’on tente — désespérément — de penser ensemble. Le lien avec l’actualité – toujours présente aujourd’hui comme à l’époque où la pièce a été écrite (1987) renvoie sans cesse à une réalité qui autorise toutes les exagérations.

  • Et enfin, on a aimé cette première scène : sa longue façade en bois, dans laquelle s’ouvrent une douzaine de fenêtres, peuplées d’habitants qui se disputent et s’invectivent de manière grotesque et risible, sortes de Deschiens sous ecsta.

Quelques réserves

  • Mais ce qui fait la force de la pièce en constitue aussi les faiblesses. À force d’intensité, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes frôle parfois l’asphyxie. L’enfermement dramaturgique devient un enfermement pour le spectateur : peu de respiration, peu de silences, peu d’espaces pour que la pensée circule autrement que par la parole martelée. Faut-il toujours crier pour être entendu ?

  • La langue, si puissante soit-elle, peut lasser par sa saturation. Le flot verbal, constamment au bord de la crise, finit par aplanir les nuances. Tout est grave, tout est urgent, tout est tragique — et ce “tout” permanent finit par affaiblir l’impact. Là où le théâtre gagne souvent à suggérer, Mouawad affirme, répète, insiste. Le risque est alors de transformer le spectateur en auditeur captif plutôt qu’en partenaire actif. Faut-il encore amplifier le tragique pour créer de l’émotion ?

  • On peut également rester à distance du personnage lui-même, enfermé dans une posture de victime lucide, mais impuissante. Willy Protagoras pense beaucoup, parle énormément, agit peu. Son désarroi intellectuel, s’il est compréhensible, tourne parfois à l’autocélébration de la détresse. Le théâtre de Mouawad, ici, semble se regarder penser, au risque de perdre le trouble, l’ambiguïté, voire l’humour qui pourraient fissurer le discours.

  • Enfin, la pièce pose une question délicate : prêcher des convaincus. Le message politique, clair et appuyé, touche sans doute ceux qui partagent déjà les inquiétudes de l’auteur. Mais il laisse peu de place au doute, à la contradiction.

Encore un mot...

  • On peut voir dans ce Willy Protagoras enfermé un cri nécessaire ou un monologue trop plein de lui-même. Mais qu’on l’aime ou qu’on la rejette, elle confirme une chose : Wajdi Mouawad continue de concevoir le théâtre comme un espace où l’on risque quelque chose. Et c’est peut-être là, malgré tout, l’essentiel.

Une phrase

  • « Fallait-il que l'on s'aime pour se détruire ainsi, à bas l'amour et vive la guerre ? »

L'auteur

  • Né au Liban en 1968, Wajdi Mouawad est écrivain, metteur en scène et comédien, plasticien et réalisateur. Il a quitté son pays natal à cause de la guerre civile. Sa famille émigre en France en 1978 puis au Canada en 1983.

  • Il est l'auteur d'une dizaine de pièces parues chez Leméac/Actes Sud-Papiers et d'un roman, Visage retrouvé (Leméac/Actes Sud, 2002). Il a été directeur artistique du Théâtre de Quat'Sous de Montréal de 2000 à 2004.

  • Cofondateur du Théâtre ô Parleur, il a notamment mis en scène ses pièces Littoral (1998, portée à l'écran en 2004), Rêves (1999), Incendies (2003), jouées au Canada et en Europe.

  • Wajdi Mouawad dirige le théâtre de la Colline – théâtre national depuis 2016. Son mandant a été renouvelé en 2024.

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