Blanc Autour

UNE VIOLENCE AMERICAINE
De
Dessins : Stéphane Fert, Scénario : Wilfrid Lupano
Editions Dargaud -
136 pages -
19,99 €
Notre recommandation
5/5

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Thème

Prudence Crandall est la jeune directrice, et seule enseignante, d’une petite école pour jeunes filles située à Canterbury, dans le nord des Etats-Unis. Nous sommes en 1832, et cette école est regardée avec amusement et indulgence par la population locale. Drôle d’idée que d’éduquer des jeunes filles dont le rôle se bornera à tenir propre la maison de leur mari ! Mais bon, elles sont si mignonnes, et ça ne fait de mal à personne. Mais tout cela va changer à partir du moment où Prudence va accepter dans sa classe Sarah, une jeune fille de couleur. L’indulgence de la population va alors se transformer en incompréhension et l’amusement va laisser place à l’hostilité. Et l’hostilité va se transformer en haine, lorsque Prudence, excédée par ces réactions, va transformer l’année suivante son école en une école exclusivement réservée aux jeunes filles noires.

Wilfrid Lupano, dont le talent de scénariste n’est plus à reconnaître - il est entre autres le créateur, avec Cauuet au dessin, des célèbres Vieux Fourneaux, 6 albums parus chez Dargaud -, nous fait découvrir une histoire inspirée de faits réels qui résonne avec l’actualité américaine. On pense, bien sûr, aux mouvements Black Lives Matter. On est ici à l’origine de ces questions d’intégration. Une trentaine d’année avant la guerre de sécession, la jeune Amérique est un pays qui compte plusieurs états esclavagistes où la vie de la population noire ne valait pas grand-chose.

Points forts

En nous ramenant aux sources de cette question, Lupano nous montre toute la complexité de la situation. Difficile d’intégrer des cultures différentes si vous ne reconnaissez pas les individus qui les composent comme de simples citoyens et que vous leur déniez leurs droits le plus élémentaires. A travers cette histoire vraie, on assiste à la naissance du courant abolitionniste américain qui, à l’origine, n’était que l’expression d’individus dotés d’une conscience différente de celle de leurs milieux. Prudence Randall, l’enseignante, représente magnifiquement cette conscience courageuse.

Le dessin de Stéphane Fert est étonnant, à l’opposé de ce celui qu’on pourrait imaginer pour un tel récit. Tout est très stylisé, un peu comme dans un livre pour enfants. Et c’est sûrement la belle idée dette BD. En prenant ainsi à rebours le lecteur, le dessin donne une puissance et une intensité toute particulière au récit. Les visages grimaçants des citoyens offusqués sont un régal, exprimant ce sentiment de haine délirante. L’opposition avec les visages des petites écolières, emplis d’espoir et de la joie de pouvoir vivre cette aventure, est saisissante et ne laisse pas indifférent. Enfin, le traitement des décors et des couleurs, splendide, propose des pages entières de poésie naturelle.

Quelques réserves

Le graphisme réussi, que j’évoquais ci-dessus, pose juste un problème de crédibilité. On a l’impression de lire un conte, une histoire imaginée, alors que la plupart des personnages de ce récit ont réellement existé et donné leur cœur à cette aventure. La naïveté voulue du dessin édulcore un peu cette prise de conscience et place le lecteur à distance de la réalité.

Peut-être est-ce ce qui explique la postface à ce récit que je vous conseille fortement de lire. Vous découvrirez ainsi la vraie substance de ces héroïnes.

Encore un mot...

Ce récit nous montre les origines du combat pour l’égalité raciale aux Etats-Unis. Double combat même, car il se double de celui pour l’égalité entre les hommes et les femmes. La disproportion de ce combat entre une dizaine d’écolières courageuses et toute une communauté haineuse, donne une force symbolique à ce récit. Cela paraît tellement inconcevable de faire preuve d’une telle violence à l’égard de simples écolières, au prétexte de leur couleur de peau. Que pouvait-il y avoir dans la tête de ces « honorables citoyens » ?

Blanc autour pose aussi la question du type de lutte à conduire pour faire valoir ses droits. Il y a beaucoup de références dans l’histoire à Nat Turner, cet esclave noir qui avait conduit une révolte sanglante dans le sud des Etats Unis, tuant hommes, femmes et enfants et devenu le symbole d’une sauvagerie qui a longtemps effrayé tout le pays. Dans ce récit, cette violence est exprimée par le personnage de Charles, un petit sauvageon qui récite les mémoires de Nat Turner en rejetant toute idée de conciliation avec les blancs. La question que pose Lupano est donc : « quelle est la bonne façon de faire valoir ses droits dans un pays civilisé ? » Est-ce en s’affrontant les uns les autres, se confortant ainsi paradoxalement dans des rôles d’adversaires comme l’a fait Nat Turner (la sauvagerie se nourrit de la sauvagerie) ? Ou est-ce en parcourant le long et douloureux chemin de la conciliation, quitte à y sacrifier toute sa vie, comme l’a tenté Prudence Crandall ?

Être noir aux Etats-Unis, à cette époque, c’était apprendre à vivre avec du blanc autour, en essayant de rester noir et d’en être fier. Est-ce si différent aujourd’hui ?

Une illustration

L'auteur

(d’après BD Gest)

Wilfrid Lupano est né à Nantes en 1971, mais c'est à Pau qu'il passe la plus grande partie de son enfance. Une enfance entourée des BD de ses parents, même si c'est surtout à une pratique assidue du jeu de rôle qu'il doit son imaginaire débridé et son goût pour l'écriture. Plus tard, il travaille dans les bars pour financer ses études – un peu de philo et une licence d'anglais –, il y rencontre deux futurs amis et associés, Roland Pignault et Fred Campoy. Ensemble, ils réalisent un western humoristique, Little Big Joe (Delcourt), dont le premier tome paraît en 2001. Il récidive avec Virginie Augustin et Alim le tanneur, un récit fantastique en quatre tomes, qu'il termine en 2009. Entre-temps, sa carrière est lancée, et il enchaîne les titres : L'assassin qu'elle mérite, L'Homme qui n'aimait pas les armes à feu, Le Singe de Hartlepool, Azimut... En 2014, Wilfrid Lupano obtient le Fauve du meilleur polar avec Ma Révérence. Chez Delcourt, il écrit le scénario muet d’Un océan d'Amour pour Gregory Panaccione qui reçoit le prix BD FNAC 2015. Chez Dargaud, la série Les Vieux Fourneaux, avec Paul Cauuet au dessin, connait un immense succès. Cette comédie sociale aux parfums de lutte des classes et de choc des générations met en scène trois septuagénaires, amis d'enfance, bien décidés à profiter du peu de temps qu'il leur reste... pour emmerder le monde !

Après de nombreuses heures de jeux de rôle, de gribouillage en marge de cahiers de classe, un passage par les beaux-arts et quelques années d'études dans l'animation, Stéphane Fert choisit de travailler dans l'illustration et la bande dessinée. Il publie d'abord au sein de collectifs comme Jukebox ou Café salé. En 2016, il dessine et écrit, avec Simon Kansara, Morgane (Delcourt), qui se propose de renverser la Table ronde en abordant le cycle arthurien du point de vue de la fée Morgane. En 2017, il met en images Quand le cirque est venu (Delcourt), un conte de Wilfrid Lupano sur la liberté d'expression. Il se lance ensuite en solo, en 2019, avec un « conte de sorcières » : Peau de Mille Bêtes (Delcourt) questionnant la représentation des genres dans le conte de fées. En 2020, il retrouve Wilfrid Lupano pour Blanc autour (Dargaud), un one-shot tiré d'une histoire vraie qui aborde l'afro-féminisme au XIXe siècle. Au nombre de ses influences, Stéphane cite Mary Blair, Mike Mignola, Lorenzo Mattotti, ou encore Alberto Breccia. La peinture a également une place très importante dans ses inspirations.

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