Face Au Mur 2

Quand la BD scrute intelligemment la vérité crue de la criminalité
De
Jean-Claude Pautot & Laurent Astier
Editions Casterman - 121 pages
Notre recommandation
3/5

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Thème

Après 15 ans de cavale pendant lesquels il a refait sa vie, monté un restaurant, épousé Eva, eu des enfants, « PéPé », 51 ans, braqueur récidiviste, fiché au grand banditisme, est arrêté par la police allemande et les hommes du commissaire Bellanger, son ennemi juré. Condamné par contumace lors de son dernier procès, il est cette fois présent sur les bancs du tribunal qui s’apprête à le juger. Déjà condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, que risque-t-il ?

Pendant qu’accusation et défense s’affrontent, « PéPé » refait silencieusement le chemin de sa vie : son « coup d’essai », qui le fit basculer dans l’illégalité ; sa « révolte », où plongent les racines d’une vie de violence ; ce « jeu, set et match », qui malgré un premier passage en prison laisse entrevoir l’espoir d’une rédemption ; le « point de rupture » qui illustre la précarité du retour à la normalité ; le « détail » qui fait que ces hommes « hors normes » restent humains, faillibles, et menacés par la volonté de revanche du système quand bien même ils essaient de se « range[r] des bécanes ».

Points forts

Entreprise de déconstruction du mythe du gangster inspirée de la vie de Jean-Claude Pautot, Face au Mur nous emmène dans un quotidien bien loin de celui véhiculé par Scarface en nous mettant face à la « vérité crue » de la criminalité. Les gangsters n’y roulent pas en voitures de sport, entourés de jolies femmes, les poignets alourdis de montres de prix, nantis d’un statut à part dans des villas aux allures de palace...  

Au contraire ! Leur quotidien est celui d’hommes qui ne connaissent jamais le repos. Un quotidien d’une épuisante vigilance. D’hommes qui doivent garder un train de vie discret et faire profil au bas pour ne pas attirer l’attention, être à chaque instant en alerte, vivre dans des maisons de passage, sentir peser sur eux en permanence la menace de leurs rivaux ou des forces de l’ordre, mentir chaque jour au nom de l’illusion dans laquelle ils maintiennent leurs proches…

Surtout, leur quotidien est celui de l’emprisonnement. Car ils passeront inéluctablement une partie significative de leur vie en prison. Et qu’il est impossible de ne pas se faire prendre. Face au Mur nous permet ainsi de découvrir une partie de l’univers carcéral, de sa dureté, de son aspect « théâtral », codifié à l’extrême. Et invite à (re)voir le superbe Intra Muros d’Alexis Michalik joué au théâtre de La Pépinière.

Le dessin de Laurent Astier soutient parfaitement cette entreprise de démystification. Nerveux, musclé, il restitue au scalpel les fluctuations des émotions des personnages au fil des situations rencontrées : colère de la révolte contre le système, tension de la préparation du braquage, poussée d’adrénaline du vol et des fusillades, paranoïa de la cavale, résignation silencieuse de l’enfermement… Sobre, il nous fait toucher du doigt la réalité de cet univers désacralisé. Dynamique, soutenu par un cadrage n’ayant rien à envier aux meilleurs films d’action, il restitue toute l’énergie déployée par les protagonistes.

Quelques réserves

Au regard de la noirceur du monde qu’il dépeint, on pourrait considérer que le dessin de Laurent Astier est presque trop « propre », créant un certain décalage avec son propos. Mais c’est peut-être de ce décalage même, soutenu par une palette dominée par le noir associé pour chaque chapitre à une monochromie étouffante, que naît la puissance de l’album.

Encore un mot...

Face au Mur, c’est « fort comme une vie » ! Une vie qui vient tailler en pièces l’image des gangsters de cinéma – costume trois-pièces, belles voitures et code de l’honneur. Ses deux tomes doivent être rangés au rayon des livres et films de gangsters « réalistes » aux côtés du formidable Heat de Michael Mann, sorti en 1995, et de l’incomparable The GoodFellas (Les Affranchis), de Martin Scorcese, sorti en 1990. Où une « famille » de gangsters new-yorkais, présentée au début du film comme des « rois », finit comme des petits dealers et des trafiquants d’arme sans envergure.

Face au Mur livre également une belle réflexion sur les raisons qui poussent un jeune adolescent à choisir la voie sans retour de la criminalité, de la violence et de l’illégalité… Avant de mettre presque une vie à réaliser l’inexorable fuite en avant qu’offre un tel choix.

Une illustration

L'auteur

- Jean-Claude Pautot: à plus de 60 ans, dont une bonne moitié passée en prison, Jean-Claude Pautot a retrouvé une liberté conditionnelle et s’est reconverti dans la peinture. Découverte en prison, elle lui a permis de « s’évader par l’art » et de se réinventer un avenir. Ancienne figure du grand banditisme, sa rencontre avec Laurent Astier alors qu’il est encore incarcéré donne naissance à Face au Mur, directement inspiré de sa vie et de son envie de montrer la vérité du crime.

- Laurent Astier: né en 1975, Laurent Astier suit des études d'Arts Appliqués et de Graphisme avant de tenter l’aventure de la communication graphique. Il se lance ensuite dans le développement de jeu vidéo où Glénat le remarque. Il y signe son premier en album en 2001. En 2002 marque le début de la trilogie Cirk, éd. Zenda. Suivront notamment, Gong, 2003, éd. Vents d’Ouest ; Aven, avec son frère Stefan au scénario, 2005-2007, éd.Vents d’Ouest ; L'Affaire des affaires, en collaboration avec le journaliste Denis Robert, 2009-2011, éd. Dargaud ; Comment faire fortune en Juin 40, avec Fabien Nury et Xavier Dorison, 2015, ed. Casterman

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