Fourmies la Rouge

UN 1er MAI ROUGE SANG
De
Scénario et Dessins : Alex W. Inker
Editions Sarbacane -
109 pages -
19,50 €
Notre recommandation
5/5

Infos & réservation

Thème

Le contexte de cette histoire est celui des tensions entre ouvriers et patrons de l’industrie du textile lors de la fin du XIXème siècle. Les grèves sont fréquentes et les revendications souvent les mêmes : un salaire décent qui permette de vivre, des journées de travail de 8h (alors qu’elles en comptaient facilement 12 et plus à cette époque), etc…

Ainsi à Fourmies, centre important de l’industrie textile, les partis ouvriers décrètent pour ce 1er mai 1891 une grande journée de manifestation et de fête. Dès 5 heures du matin, le leader local du Parti Ouvrier Français, Hyppolite Culine, tient des discours devant les usines pour inciter les travailleurs à cesser leur activité. Ces manifestations vont conduire à l’arrestation par les gendarmes de quatre participants. C’est le début d’un engrenage terrible, qui va transformer la fête en un drame sanglant. Les revendications sur l’amélioration des conditions de travail laissent place à celles pour la libération des travailleurs emprisonnés. On ne crie plus : « C’est huit heures qu’il nous faut », mais : « C’est nos frères qu’il nous faut ». Les autorités locales, dépassées, demandent un renfort militaire et l’obtiennent. Dans l’après-midi, arrivent à Fourmies des troupes du 145ème régiment d’infanterie armées du tout nouveau fusil Lebel. En fin de journée, trente de ces soldats vont se retrouver face aux manifestants. L’ordre leur est donné de tirer. Quelques secondes plus tard, neuf morts et plusieurs dizaines de blessés gisent sur le pavé.

Parmi les noms des victimes, l’histoire a plus particulièrement retenu celui de Maria Blondeau, qui a donné son nom à une place du Fourmies d’aujourd’hui. Alex W. Inker a construit son scénario autour d’elle et de ses amis : Louise, Kleber et le petit Emile. Cette BD commence avec le réveil de Maria, le matin du 1er mai 1891, et se termine par sa mort sous les balles des soldats. Entre temps, Inker nous raconte les évènements de cette journée, en imaginant, autour des faits avérés, ce qu’a pu en être le déroulé pour les protagonistes. Maria, Louise et Kleber sont des premières manifestations aux côtés de Culine. On est frappé, dans la narration proposée, par leur insouciance, sorte de confiance absolue dans l’issue de leur combat. Ce n’est qu’en toute fin de journée qu’on sent la montée du drame et la fin de cette insouciance.

Points forts

Le graphisme d’Alex W. Inker mérite qu’on s’y arrête un moment. Ce jeune et talentueux auteur livre ici sa 5ème BD. A chaque fois, il prend le lecteur au dépourvu par un changement de style graphique radical. Dans Panama Al Brown, qui racontait l’histoire d’un boxeur dandy et homosexuel, son trait était tout en rondeur et souplesse comme pour souligner l’élégance du geste du boxeur, alors que dans Servir le peuple, adaptation d’un roman de l’auteur chinois Yan Lianke qui raconte la relation très charnelle entre un jeune soldat et la femme d’un officier au temps de Mao, son graphisme est très brut et très sensuel, pour ne pas dire sexuel. S’il est impossible de faire un lien graphique entre ces deux albums, ils ont pourtant le même auteur. Nouvelle pirouette ici, avec un graphisme très épuré, comme un retour aux sources de la Bande Dessinée. Le trait est minimaliste mais incroyablement expressif. Il restreint les couleurs aux seuls rouge et noir. Le rouge est celui de l’aube qui se lève, celui des briques des usines et des maisons, celui de l’uniforme des soldats, celui de la chevelure de Maria, celui, enfin, du sang sur les pavés.

Le procédé narratif est aussi très réussi et habile. Sa description de la journée alterne les moments forts et les moments simples du quotidien. Enfin, le crescendo final est très bien mené. Il arrive à transformer cet évènement éminemment politique, qui eut à l’époque un très grand retentissement, en une histoire simple à hauteur d’hommes … et de femmes. Par exemple, son traitement des soldats, dans leurs discussions et leurs doutes, ne nous les donne pas à voir comme les bourreaux de cette exécution (pas tous du moins), mais comme des pauvres bougres placés là par un sale tour du destin.

Quelques réserves

Il faut accepter le parti pris graphique qui est déstabilisant au premier abord. Cet album mérite que vous dépassiez un premier mouvement de recul que vous pourriez avoir en découvrant les images.

La fin laisse un peu amer. On s’attache aux personnages, On les voit mourir sous les balles meurtrières et l’album se termine sur des pavés rouges du sang des victimes. Et c’est fini. C’est dommage que l’auteur n’ait pas pris le temps de raconter la suite, les conséquences de cette folie, tant sur le plan politique que social.

Encore un mot...

EN ROUGE ET NOIR, J’ECRIS CETTE HISTOIRE

Alex W. Inker l’écrit dans un prologue à cette BD : « C’est de là que je viens ». De son vrai nom, Alexandre Widendaële, il est originaire de Fourmies et y a vécu une partie de son enfance. Cette histoire de Fourmies la Rouge, on sent en la lisant qu’il l’avait dans son cœur depuis longtemps. Sa façon de la dessiner est comme un acte violent : des visages à peine esquissés, des décors minimalistes, mais une force sentimentale incroyable. Même si ce n’est sûrement pas le cas, on a l’impression qu’elle est sortie de son âme en quelques coups de crayon rapides, comme un cri puissant.

Merci à lui de remettre à la lumière de notre monde moderne cette histoire terrible qui montre aussi le chemin parcouru en 130 ans à peine.

Une illustration

L'auteur

(d’après BD Gest)

Alex W. Inker est diplômé en 2006 de l’Institut Saint-Luc de Bruxelles en Bande dessinée, titulaire d’un Master 2 de cinéma. En plus de son activité de dessinateur, auteur, il est professeur à l’université de Lille 3 où il enseigne à ses élèves les liens entre cinéma et BD. Il organise aussi des ateliers « découverte de la BD » dans les écoles, collèges et bibliothèques de sa région, l’Avesnois. Apache est sa première BD, publiée chez Sarbacane en 2016. En compétition pour le Fauve Polar SNCF 2017, l’album rencontre un succès à la fois public et critique. Dès lors, Inker met de côté ses activités universitaires afin de se consacrer pleinement à la bande dessinée. En 2017 sort son deuxième album, Panama Al Brown. L’Énigme de la force, biographie à tiroirs du célèbre boxeur mondain, amant de Jean Cocteau.

À nouveau salué par la critique, l'ouvrage est sélectionné pour le Prix Töpffer International 2017. Camille Duvelleroy en réalise une adaptation numérique interactive pour Arte en 2018. Son troisième album, Servir le peuple, est l'adaptation du roman subversif de Yan Lianke. Inker y pastiche les illustrés de propagande chinois qui circulent pendant la Révolution culturelle et compose des saynètes chargées d'érotisme. L'ouvrage est en compétition officielle au Festival d’Angoulême 2019.

Ajouter un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.