Une romance anglaise

Retour sur l’affaire « Profumo »
De
Scénario : Jean-Luc Fromental, Dessins : Miles Hyman
Ed. Dupuis, collection Aire Libre
102 p.
23 €
Notre recommandation
4/5

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Thème

Le titre de cette BD, Romance Anglaise, cache une histoire qui n’a rien de romantique, celle de l’affaire Profumo. 

Replaçons le cadre pour les plus jeunes d’entre vous pour qui ce nom n’évoquera pas grand-chose. Dans l’Angleterre du début des années soixante, John Profumo est Ministre de la Guerre du gouvernement conservateur de l’époque. 

Il va être impliqué dans un scandale mêlant sexe, politique et espionnage, qui le contraindra à démissionner et entraînera la chute de son gouvernement. Le retentissement de l’affaire avait été énorme et certains disent même que l’affaire Profumo est l’acte de naissance des tabloïds anglais, cette presse à sensations qui ne s’embarrasse pas souvent de questions d’éthique ou de moralité. Fromental propose une relecture de cette histoire, à travers le témoignage d’un de ses protagonistes les plus étonnants, Stephen Ward ; un ostéopathe, qui était aussi peintre reconnu et organisateur de soirées très spéciales pour la Gentry Londonienne. 

L’histoire débute au moment de son procès. Terré dans son domicile, dans l’attente du verdict, il décide de raconter sa version du récit sur un magnétophone à bandes. Précisons que Ward ne s’est en réalité jamais livré à l’exercice et que Fromental imagine ce témoignage à partir de l’abondante documentation qui existe sur l’affaire. 

On suit ainsi sa rencontre avec Christine Keeler, jeune et jolie fille de 17 ans, dont il va devenir le pygmalion. Un pygmalion plutôt pervers qui va l’entraîner dans des soirées sexuelles où se retrouvait la Haute Bourgeoisie Londonienne. Ward va la mettre en relation avec deux autres personnages clés de l’histoire, Yevgeny Ivanov, un espion russe sous couverture diplomatique, et John Profumo, le ministre britannique, tous deux devenant les amants de Christine. 

C’est ainsi que l’affaire passe d’histoire sexuelle sordide à scandale d’état, car Christine, et Ward avec elle, est vite soupçonnée de soutirer des renseignements à l’un au profit de l’autre, sans qu’on sache très bien dans quel sens.

Points forts

Fromental, le scénariste, nous conduit à travers les nombreux méandres de cette histoire en arrivant à ne pas nous perdre, ou presque. C’est un bel exploit que d’arriver à faire tenir dans un seul album, certes de 100 pages, toute la complexité de cette histoire. En imaginant le point de vue de Stephen Ward sur les évènements, Fromental nous montre aussi la part du hasard dans leur déroulement. 

Il n’y pas ici de manipulation savamment préparée par l’un ou l’autre camp. C’est, en effet, par hasard que Christine devient l’amante d’un espion Russe et d’un ministre anglais, et c’est par hasard aussi que cette affaire va devenir publique, au décours d’un fait de violence lié à un autre amant de Christine. 

Si Fromental mène le récit avec talent, le dessin de Hyman luis donne une sensualité et une couleur éclatantes. Ce dessinateur est facilement reconnaissable à son trait très élégant et la profondeur de ses cases. Il aime travailler les ombres de ses personnages et les décors. Ainsi, il donne à cette histoire, qui oscille entre affaires de mœurs et scandale politique, une touche « Polar » qui la rend passionnante à suivre.

Quelques réserves

Le côté « victimaire » que donne Fromental à Stephen Ward peut paraître excessif. On ressort de l’album en se représentant Ward comme un homme qui a eu le tort de voir trop grand pour lui et qui en a payé le prix fort. Certes sa personnalité ambigüe a permis aux services secrets anglais de donner en pâture aux médias une histoire de mœurs croustillante et ainsi diminuer l’impact politique lié à Profumo et Ivanov ; mais de là à le voir comme victime expiatoire, il y a un pas difficile à franchir, au regard de sa personnalité perverse et manipulatrice.

Côté dessin, il y a toujours ce petit problème que rencontre Hyman avec les visages de ses personnages. On a parfois du mal à reconnaître « qui est qui » dans ses représentations graphiques. Mais ce petit défaut est compensé par la fluidité de la mise en images, qui permet toujours de s’y retrouver.

Encore un mot...

D’UNE GUERRE FROIDE … A L’AUTRE ?

En replaçant ce récit dans son contexte historique de Guerre Froide entre les deux blocs USA-URSS, Fromental lui donne aussi une lecture « changement d’époque ». Pour lui, je cite : « l’affaire Profumo mènera un monde agonisant à sa dernière demeure, et ouvrira la voie à un quart de siècle d’hédonisme et de libération sexuelle ». Il faut dire que l’affaire Profumo se termine « officiellement » en 1963, l’année même où s’amorce entre l’Est et l’Ouest une période de détente au cœur de la redoutable guerre froide. Comme lié à ce nouveau climat, une nouvelle génération émerge, plus encline à la liberté de mœurs et à l’écoute de la musique rock. On passe ainsi d’un monde de tension, d’agressivité et de menace nucléaire à l’explosion du « peace and love ».

Aujourd’hui, alors que tension et agressivité refont surface, que le spectre d’un conflit nucléarisé reprend de la consistance, on aimerait rêver à une nouvelle détente, qui, comme la précédente, amènerait avec elle une nouvelle génération, celle, non plus du peace and love, mais, peut-être, de la conscience écologique.

Une illustration

L'auteur

(d’après le site Dargaud)

Traducteur, auteur, éditeur, rédacteur en chef, scénariste pour la télévision, le cinéma et la bande dessinée, Jean-Luc Fromental multiplie les expériences dans les domaines du livre et de l'audiovisuel, le plus souvent en relation avec des illustrateurs. Il débute dans l'édition chez Jean-Claude Lattès et devient en 1980 critique de bande dessinée au Matin de Paris. Son premier roman coécrit avec François Landon, Le Système de l'homme mort, paraît l'année suivante. Il crée "L'Année de la bande dessinée" en 1981. Les Humanoïdes Associés lui confient la direction de la collection Autodafé, puis la conception du bimestriel Métal Aventure, et enfin la rédaction en chef de Métal Hurlant. Dans le même temps, il écrit ses premiers scénarios pour Jean-Louis Floch (En pleine guerre froide, Une ville n'est pas un arbre), Claude Renard (Ivan Casablanca), Floc'h (Ma Vie, Jamais deux sans trois), Loustal (Mémoires avec dames), Franz et José-Louis Bocquet (Mémoires d'un 38), Yves Chaland (La Main coupée), etc. Il crée et dirige depuis 2003 le label Denoël Graphic voué au roman graphique et à la bande dessinée adulte, où il publie entre autres Crumb, Posy Simmonds, Alison Bechdel, Antonio Altarriba, Marcelino Truong et Miles Hyman, avec qui il avait signé Le Coup de Prague, déjà dans la collection Aire Libre de Dupuis.

Dessinateur et auteur d'origine américaine, Miles Hyman crée ses premiers livres pour Futuropolis à la fin des années 1980. Ses dessins paraissent en France et aux Etats-Unis, chez Gallimard, Actes Sud, Denoël Graphic, Le Seuil, Simon & Schuster, Farrar, Straus & Giroux et Chronicle Books. Il réalise des dessins de presse pour Le Monde, Libération, XXI, Télérama, The New York Times, The International Herald Tribune, The Boston Globe et The New Yorker Magazine. Ses dessins, pastels et peintures sont exposés à New York, Bruxelles, Genève et Paris. Puisant son inspiration dans l'œuvre des réalistes américains du XXème siècle, les symbolistes européens mais aussi le film noir et l'art populaire, il est vite attiré par l'adaptation littéraire et entame une collaboration suivie avec de nombreux auteurs tels Philippe Djian, Jean-Bernard Pouy, Tonino Benacquista et Marc Villard. Il adapte des romans de John Dos Passos, Joseph Conrad et James Ellroy. Avec la parution de son premier album de bande dessinée, Nuit de Fureur, sur un scénario de Matz, éd. Casterman, 2008, il élargit son activité d'auteur graphique en développant un style narratif unique dans le genre. Paraît ensuite Le Dahlia Noir, adapté d’un roman de James Ellroy par Matz avec David Fincher, son deuxième album dans la collection Rivages/Casterman/Noire. Cet album s'impose très vite comme un des titres phares de cette collection qui réunit des dessinateurs de renom avec les plus grandes plumes du polar international.

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