ILLUSIONS PERDUES

Une adaptation flamboyante du roman de Balzac, portée par une étincelante distribution, en tête de laquelle un Benjamin Voisin dont l’aisance évoque celle du Gérard Depardieu de ses débuts…
De
Xavier GIANNOLI
Avec
Benjamin VOISIN, Vincent LACOSTE, Salomé DEWAELS, Cécile de FRANCE, Xavier DOLAN…
Notre recommandation
5/5

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Lu / Vu par

Thème

Au début du XIX° siècle, Lucien de Rubempré (Benjamin Voisin) taquine la Muse à Angoulême. Mais le jeune poète a vingt ans et il rêve d’un destin national. Sitôt son premier recueil de poèmes paru, il quitte l’imprimerie familiale où il gagne sa vie, et « monte » à la Capitale avec, à son bras, Louise de Bargeton, sa protectrice de dix-huit ans son aînée (Cécile de France). Bientôt abandonné par celle-ci et livré à lui-même au sein d’une ville et d’une société - bourgeoise et aristocratique - dont il ne connait pas les codes, le jeune homme va découvrir les coulisses d’un monde voué à la loi du profit et des faux-semblants. Il va y rencontrer, en vrac, Etienne Lousteau, un journaliste vendu au plus offrant (Vincent Lacoste), un écrivain surdoué, Raoul Nathan (Xavier Dolan), un imprimeur analphabète et corrompu (Gérard Depardieu), une jeune actrice entretenue, mais au cœur tendre (Salomé Dewaels), une marquise cruelle (Jeanne Balibar), un patron de presse d’un cynisme absolu  (Louis-Do de Lencquesaing), et d’autres personnages du même acabit. 

 La jeune actrice mise à part, tous vont se révéler être les acteurs d’une comédie où tout s’achète et tout se vend, la politique comme les sentiments, la presse, comme la littérature, les corps, comme la notoriété. Rubempré va, aimer, souffrir mille morts, voir ses rêves se briser mais finalement, comme beaucoup d’autres, il survivra à ses (dé)illusions.

 

Points forts

Quand Xavier Giannoli découvre Illusions perdues de Balzac, il a vingt ans, l’âge de Rubempré  son héros, et alors qu’il n’est même pas encore cinéaste, il est tellement ébloui par cette œuvre si dramatique et en même temps si drôle et si féroce, qu’il éprouve, d’emblée le désir de la porter sur le grand écran… Quand on mûrit un projet pendant près de trente ans, ce n’est évidemment pas pour au final « colorier les images du roman qui l’inspire ou en plagier maladroitement le récit dans une adaptation académique ». Après avoir exploré le livre de Balzac pendant toutes ces années, Xavier Giannoli en a tiré cette adaptation. Elle est à la fois magnifique, virtuose et polyphonique. Du plus tragique au plus comique, du plus cruel au plus tendre, du plus insouciant au plus mélancolique, on y entend tous ses « tons ».

Pour mieux faire entendre le verbe de Balzac, le cinéaste utilise la voix off, un « outil » redoutable, qui peut faire basculer un film dans l’ennui. Avec Giannoli, utilisée en surplomb de l’action, l’annonçant même sans cesse, elle dope au contraire le film, lui donne de la tension en même temps qu’elle nous ramène sans cesse au romancier, sans que jamais le style de ce dernier ne pèse. C’est Xavier Dolan qui est en charge de cette voix. Phrasé, ton, façon de faire les liaisons sans « ampouler » la diction, le comédien canadien (ici, sans le moindre accent de la Belle Province) est plus que parfait.

La mise en scène est somptueuse, élégante et musicale. Elle nous entraîne sans fausse note  et sans contretemps dans le tourbillon de la vie des personnages. Comme sur un rythme de valse. Avec des accélérations et des tournoiements qui donnent le vertige, où les phrases décochées alors ressemblent à des flèches qui empoisonnent leurs destinataires plus efficacement qu’une dose de curare. Avec des moments « suspendus » aussi, pendant lesquels, tout d’un coup, l’humanité, la sincérité et la naïveté retrouvent le droit de cité.

La critique de la société est d’une modernité saisissante. Les mondes de la presse, de l’édition et du théâtre en prennent particulièrement pour leur grade. On y découvre à quel point ils peuvent être sans scrupule, de mauvaise foi et corrompus. A l’époque, on ne parlait pas de « fake news », mais de « canards ». Mais peu importe. On se rend compte que, comme le dit l’écrivain Nathan, « La compromission est de tous les siècles ».

La distribution est aussi pour beaucoup dans la réussite du film. A commencer par Benjamin Voisin. Tour à tour douloureux, naïf , flambard et sûr de lui, il joue un Rubempré avec l’aisance physique d’un Depardieu à ses débuts. Il dit aussi les mots de Balzac avec un naturel déconcertant. Tout comme ses partenaires, dont Vincent Lacoste (excellent en journaliste pourri), Xavier Dolan (sensationnel en écrivain qui tente de conserver son âme), Louis-Do de Lencquesaing (admirable en patron de presse cynique) ou encore Gérard Depardieu qui campe, avec la truculence tonitruante dont il est capable, un éditeur qui sait mieux compter que… lire. Les interprètes féminines ne sont pas en reste, à commencer par la jeune comédienne belge Salomé Dewaels qui interprète l’actrice Coralie, la maîtresse de Rubempré, le seul personnage vraiment touchant parce que sincère, de cette « Comédie humaine ». 

 

Quelques réserves

Les Balzaciens purs et durs regretteront peut-être que Xavier Giannoli se soit résolu à ne traiter dans son film que la seconde partie du roman, et qu’il ait fait le choix de sacrifier quelques-uns des personnages. Le réalisateur rétorquera -à juste titre - que c’était le « prix à payer » pour garder à son récit sa fluidité, sa limpidité et sa force.

Encore un mot...

Hasard ou retour de flamme pour un auteur dont l’écriture se révèle être, finalement, très cinématographique ? En tous cas, en ce début d’automne, Balzac monopolise le grand écran. Trois semaines après le très réussi Eugénie Grandet de Marc Dugain, le réalisateur de Marguerite et de Quand j’étais chanteur sort Illusions perdues, tiré aussi de La Comédie humaine. A œuvres différentes, adaptations cinématographiques différentes. La première - le portrait d’une jeune provinciale s’étiolant sous l’emprise implacable de son pingre de père - donna un film austère, tiré au cordeau, d’une beauté et d’une modernité glacée. Inspiré par une fresque sociale foisonnante, la seconde a donné, chez Xavier Giannoli, un drame, cruel, somptueux, et, en ce qu’il peint une société corrompue par le « fric » et la vulgarité,  terriblement contemporain lui aussi. Illusions perdues est sans aucun doute, le film le plus abouti et le plus puissant de son auteur, qui s’est offert, pour la circonstance, l’un des plus beaux et intéressants castings de l’année.

Une phrase

«L’important pour moi était de ne pas poser un regard moralisateur ou punitif sur cette histoire. Balzac est à la fois fasciné et effrayé par cette nouvelle société qui ouvre la voie au libéralisme économique. Il se pose en humaniste inquiet plus qu’en moralisateur ». ( Xavier Giannoli, réalisateur ).

L'auteur

Né le 7 mars 1972, Xavier Giannoli aurait pu, comme son père, Paul, se lancer dans le journalisme, ou, comme son grand-père, Roger Frey, entrer en politique ou encore embrasser une carrière dans la musique, à l’instar du chanteur Christophe, son voisin du dessous quand il habitait encore chez ses parents. Contre toute attente, c’est le cinéma que le jeune Xavier va choisir, à l’âge de 8 ans, après avoir vu Raging Bull de Martin Scorsese.

Comme beaucoup de cinéastes, il débute par le court métrage. Il n’a pas 21 ans quand il réalise en 1993, Le Condamné. Suivront, Terre Sainte, Jaime beaucoup ce que vous faites, Dialogue au sommet, et surtout en 1998, LInterview, pour lequel il obtient à Cannes, la Palme d’or du court métrage, puis à Paris, le César de la même catégorie. En 2003, il se lance dans le long. C’est Les Corps Impatients, inspiré du roman éponyme de Christian de Montella, mais en partie autobiographique, qui connaît un joli succès critique. Trois ans plus tard, au Festival de Cannes son Quand j’étais chanteur, avec Gérard Depardieu et Cécile de France se solde par un triomphe.

 

Et aussi

 

- DE NOS FRÈRES BLESSÉS de HÉLIER CISTERNE — Avec VINCENT LACOSTE, VICKY KRIEPS…

Alger 1956. Fernand Iveton, 30 ans, ouvrier français communiste, anticolonialiste et militant pour l'indépendance algérienne est arrêté pour avoir déposé une bombe dans un local désaffecté de son usine. Il n'a ni tué ni blessé personne, mais pourtant à l'issue d'un procès houleux, il est condamné à la peine capitale. La vie d’Héléne, son épouse, devenue la femme d'un « traître » bascule. Elle va pourtant refuser de l'abandonner à son triste sort. Son acharnement à le défendre se soldera par un échec : Fernand Iveton finira guillotiné.

Adaptées d'une histoire vraie (cf. Le livre de Joseph Andras publié en 2016 chez Actes Sud), ce film relate un épisode peu connu et peu glorieux de la guerre d'Algérie à travers le prisme d'une histoire d'amour. Ce parti pris aurait dû densifier le drame qui se noue et se joue ici. Ce n'est pas tout à fait le cas en raison d'un abus de flash-back qui cisaillent sans cesse la montée de la tension et nuisent à la fluidité et de la narration. De nos frères blessés, le deuxième film du cinéaste Hélier Cisterne, vaut quand même le coup, grâce à son sujet même —la guerre d’Algérie, restée longtemps tabou dans le cinéma français — grâce aussi au duo Vicky Krieps/Vincent Lacoste (formidable dans le rôle de Fernand Iveton) qui fonctionne à merveille, grâce aussi à cette scène, d'une émotion intense, où pour accompagner vers la mort un homme qui se sacrifie pour leur cause, des femmes et des hommes algériens chantent à l'unisson leur pays qui n'existe pas encore.

Recommandation :  3 coeurs

 

—  L’HOMME DE LA CAVE de PHILIPPE LE GUAY— Avec FRANÇOIS CLUZET JÉRÉMIE RÉNIER BÉRÉNICE BÉJO…

À Paris Simon Sandberg et Hélène son épouse décident de vendre une cave dans l'immeuble où ils habitent. Jacques Fonzic, un homme qui se prétend professeur d’Histoire, l'achète sans préciser qu'il compte y vivre. Peu à peu sa présence va bouleverser la vie du couple, car Fonzic va se révéler être un enseignant radié de l'Education Nationale pour négationnisme. Indélogeable — il connait ses droits jusqu'au bout des ongles — il va même finir par gangréner Simon, sa femme et leur entourage.

Inspiré par une histoire vraie très en phase avec deux des maux majeurs de la société actuelle -l’ansémitisme et le complotIsme - Philippe Le Guay a changé de registre. Le voici qui s'essaie au thriller psychologique. Est-ce le thème - le négationnisme et ses conséquences - qui l’a intimidé ? Le cinéaste d'habitude si brillant ( Les Femmes du sixième étage, Alceste à bicyclette ) semble gêné et même bridé. Son récit est tellement abrupt que certaines de ses scènes en perdent tout réalisme. Dommage car le cinéaste tenait là un sujet rarement traité au cinéma, avec pour le défendre des comédiens de haut vol. Ces derniers sont d'ailleurs tous convaincants : Jérémie Rénier dans son énergie et sa détermination, Bérénice Béjo dans son engagement et François Cluzet, dans sa justesse impressionnante à jouer les salauds.

Recommandation :  3 coeurs

 

—LE LOUP ET LE LION de GILLES de MAISTRE — Avec  MOLLY KUNZ, GRAHAM GREENE, CHARLIE GARRICK…

À la mort de son grand-père, Alma, jeune pianiste de 20 ans revient dans la maison de son enfance, perdue sur une île déserte du Canada. Sa carrière de concertiste semble tracée. Mais tout bascule quand un lionceau — rescapé d'un cirque —et un louveteau —traqué par des scientifiques —surgissent dans sa vie. Pour s'occuper d’eux, elle décide de rester sur l’île. L’impensable survient : normalement viscéralement ennemis, le canidé et le félin vont s’aimer comme des frères jusqu'à ne plus pouvoir se passer l'un de l'autre. Mais un drame surgit, qui va les séparer. Alma va tout tenter pour les réunir

Quatre ans après Mia et le Lion ( Plus de 6 millions d'entrées à travers le monde ) Gilles de Maistre revient au film animalier familial. Pour ce nouvel opus et après cinq années de travail de préparation avec des dresseurs spécialisés, le cinéaste, qui est un grand admirateur de Jean-Jacques Annaud, a réussi à faire vivre ensemble deux espèces sauvages qui, d'habitude, ne se rencontrent jamais. Son récit est sincère et touchant ; ses images, magnifiques et bluffantes et son casting parfait. Dommage que les rebondissements du scénario soient un peu trop prévisibles. 

Recommandation : 3 coeurs

 

—  STORIA DI VACANZE  de FABIO D’INNOCENZO et DAMIANO D’INNOCENZO — Avec ELIO GERMANO, BARBARA CHICHIARELLI, LINO MUSELLA…

Situé dans une banlieue pavillonnaire des environs de Rome, ce film choral suit le quotidien de plusieurs familles « ordinaires » pendant les vacances d’été. Au début, tout semble joyeux et serein. Mais cette normalité va vite craquer sous l’effet de la violence et de l’anxiété générées par l’incapacité de ces familles à communiquer. Par manque d’affect, les adultes n'arrivent plus à parler à leurs enfants et ils les maltraitent. Petit à petit, le réalisme s’efface et laisse place à une atmosphère de conte effrayant où la bêtise et la fourberie côtoient la tragédie. On devrait avoir envie de fuir tant ce récit dégage quelque chose de malsain, pour ne pas dire, nauséabond. Sans trop comprendre pourquoi puisque tous ces personnages ne dégagent aucune empathie. Les frères d’Innocenzo jouent avec nos nerfs et  nous donnent à voir la société dans ce qu’elle a de plus abject et méchant. Bien que baigné dans la lumière éblouissante des étés italiens, leur film est noir, affreusement pessimiste. Indéniablement Storia di Vacanze est du cinéma, mais on en sort sonné, avec une grande envie d’air frais et de chaleur humaine.

Recommandation : 3 coeurs

 

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