LA FRACTURE

Entre tragédie sociale et comédie déjantée, un huis-clos survolté sur la crise des Gilets Jaunes vue à travers le service des urgences d’un hôpital parisien…
De
Catherine CORSINI
Avec
Valeria BRUNI-TEDESCHI, Marina FOÏS, Pio MARMAÏ…
Notre recommandation
4/5

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Thème

Raf, dessinatrice de BD  flipée (Valérie Bruni-Tedeschi) et Julie, éditrice style « fonceuse »  (Marina Foïs) - un couple en bout de course-  se retrouvent, le soir d’une manifestation des Gilets Jaunes, dans le service des urgences d’un hôpital parisien proche de l’asphyxie. Raf s’est blessée en tombant alors qu’elle courait après sa compagne.

La rencontre des deux femmes, dans une salle d’attente bondée, avec Yann, un manifestant en colère et salement amoché à la jambe (Pio Marmaï), va faire voler en éclats les certitudes et les préjugés de chacun. A l’extérieur, la tension monte. Dans l’hôpital, le personnel, débordé, commence à paniquer. Au bord de l’implosion, l’établissement  ferme ses portes. La nuit va être longue.

Points forts

Idéaliste et militante engagée, Catherine Corsini avait envie d’aborder, sur grand écran, le sujet de la fracture sociale. Mais par quel biais ? Un jour, en pleine crise des Gilets Jaunes, au cours d’une discussion animée avec sa compagne, elle fait un faux mouvement et chute lourdement sur son bras. Son coude est fracturé, elle file aux urgences de l’hôpital Lariboisière. Le chaos et la tension qui y règnent lui évoquent le climat social ambiant. Elle réalise qu’elle vient de trouver un angle pour parler du sujet qui la préoccupe tant… Son scénario va mêler le vécu et le « fictionnel » l’intime ( Raf sera son double et Julie, celui de sa compagne), et le collectif (la fracture de la société française).

Parce que la cinéaste aime les écrivains de l’absurde, Ionesco notamment, qu’elle admire Nanni Moretti pour sa façon, hilarante, de parler, face à la caméra, de son engagement et que Roberto Benigni l’épate parce qu’il a osé faire rire avec le pire, elle truffe son histoire de situations surréalistes et burlesques, elle l’enrubanne de dialogues aussi vachards que poilants et elle choisit de la filmer, caméra à l’épaule, en plans séquences, pour donner le sentiment de son urgence et en même temps, signifier son approche documentaire. Et puis parallèlement, elle compose sa distribution. Si elle décide de faire interpréter les personnages de soignants par du vrai personnel hospitalier, elle confie les rôles des « malades » et de leur entourage à des comédiens professionnels. Celui de Raf à Valéria Bruni-Tedeschi, celui de Julie, à Marina Foïs et elle propose à Pio Marmaï d’être le routier qui, dans son scénario, représente, presque à lui tout seul, les Gilets Jaunes.

Ce trio d’acteurs booste un peu plus sa tragi-comédie, déjà très tendue et agitée à l’écriture. Valéria Bruni-Tedeschi est désopilante dans sa logorrhée de bourgeoise gaucho shootée au Tramadol, Marina Foïs joue les compatissantes exaspérées avec l’efficacité, la rapidité, la justesse et la distanciation qu’on lui connaît. Tour à tour tordant et poignant dans son rôle de routier râleur et en même tant terrifié par la peur de perdre son emploi, Pio Marmaï fait la preuve, une fois encore qu’il est l’un des interprètes les plus brillants de sa génération.

Quelques réserves

Dommage que ce film, qui se veut réaliste malgré ses échappées vers le burlesque, se fourvoie, vers sa fin dans des péripéties improbables. Suffisamment clair, son message n’avait pas besoin d’être surchargé. Il en perd un peu de son efficacité.

Encore un mot...

Après deux films historiques ( La Belle saison et Un Amour impossible) Catherine Corsini revient à notre société contemporaine et à l’une de ses actualités sociales brûlantes : la crise des Gilets jaunes, avec, en arrière plan, celle, moins visible, des services d’urgences des hôpitaux. Pas de pesante leçon de morale, pas de militantisme lourdingue non plus, juste un constat sur les « fractures » sociales, notamment, entre « bobos » et « prolos », que la cinéaste dresse à travers le prisme d’une comédie vaudevillesque  et « survitaminée ».

Dans son film, ça s’engueule, ça en découd, ça se traite de tous les noms d’oiseaux, mais, ici, le temps d’une nuit d’angoisse et de souffrances, ça finit par s’écouter et, sinon se comprendre, du moins s’entre-aider. On n’est pas dupe. Ça ne va pas durer, les « fractures » ne vont pas disparaître, Raf et Julie vont reprendre leur petite vie aisée, (presque) comme si de rien n’était. Il n’y aura pas d’enchantement mais au moins, le temps de son film, Catherine Corsini aura réussi à faire rire  avec ce sujet pourtant si grave  et si clivant, celui des inégalités sociales.

Une phrase

« Après deux films d’époque où j’avais parlé du féminisme et de l’inceste, je voulais faire un film résolument d’aujourd’hui, qui prenne en compte ce qui se passe dans notre société, notamment ses fractures sociales… Je pensais beaucoup à la façon burlesque et en même temps profonde qu’a Nanni Moretti de se mettre en scène pour discuter de son engagement à l’écran. Je cherchais une situation au moment où le mouvement des Gilets Jaunes a commencé». ( Catherine Corsini, cinéaste ).

L'auteur

Née à Dreux en 1956, Catherine Corsini commence par rêver d’être comédienne. Dès son arrivée à Paris, elle s’inscrit donc au Conservatoire dont elle passe avec succès le Concours d’entrée. Mais très vite, elle se détourne de l’interprétation pour se lancer dans l’écriture et la réalisation. En 1988, après trois courts-métrages, tous primés, elle se lance dans le long avec Poker, un film noir  sur une femme addict au jeu interprétée par Caroline Cellier. En 1994, après un court détour par le petit écran, elle revient au grand avec Les Amoureux, qui explore les relations ambiguës entre un frère et une sœur.

En 1999, elle change encore de registre et s’essaie à la comédie avec La Nouvelle Eve, porté par Karine Viard et Pierre-Loup Rajot. Après ce film qui va la faire connaître du grand public, la cinéaste va tourner plus régulièrement. Vont s’enchaîner, ou presque, La Répétition en 2001, Mariées mais pas trop en 2003, Les Ambitieux en 2006, Partir en 2009, Trois Mondes en 2012, La Belle Saison en 2015 et en 2018, Un Amour impossible, tiré du roman éponyme de Christine Angot, avec en têtes d’affiche, Virginie Efira et Niels Schneider.

Présenté en compétition officielle au dernier Festival de Cannes, La Fracture est le onzième long-métrage de cette réalisatrice, qui, par ailleurs, milite très activement, notamment pour les droits de la femme, contre le racisme et les violences

Et aussi

— LAS NIÑAS de Pilar PALOMERO — Avec Andrea FANDOS, Natalia de MOLINA, Zoé ARNAO…

1992. Pilar, une jeune fille de 11 ans, vit avec sa mère à Saragosse et étudie dans un collège pour filles dirigé, avec rigueur, par des religieuses catholiques. Un jour, Brisa, qui arrive de Barcelone, débarque au collège. Petite fille plus libérée, elle va entraîner Pilar sur les chemins de l’adolescence, ceux où on découvre l’alcool, les cigarettes, les petits bonheurs de la désobéissance et de la transgression, ceux aussi où on éprouve ses premiers émois amoureux…

Incontestablement, ce premier film de Pilar Palomero est une réussite. Non seulement il est un très sensible récit initiatique sur cette période si fragile de l’adolescence, mais il dresse en arrière-plan, par petites touches, légères mais signifiantes, le portrait de l’Espagne des années 90 qui était encore sous le joug des descendants du franquisme. Ce drame, qui est de surcroît d’une grande beauté formelle et qui bénéficie d’un casting formidable arrive sur les écrans français auréolé de critiques unanimement élogieuses, paré aussi de nombreux prix dont, dont le Goya du meilleur film et celui du meilleur nouveau réalisateur.

Recommandation :  4 coeurs

 

- LE PARDON de Maryam MOGHADAM et Behtash SANAEEHA - Avec  Maryam MOGHADAM, Alireza SANI FAR…

Iran de nos jours. Lorsque son mari est condamné à mort, la vie de Mina est bouleversée. Elle se retrouve seule pour élever sa petite fille sourde et muette. Un an plus tard, elle est convoquée par les autorités qui lui apprennent, sans lui présenter leurs excuses ni lui proposer le moindre dédommagement, que son mari était innocent. Alors que son existence est de nouveau ébranlée par cette nouvelle, un homme mystérieux vient frapper à sa porte. Il prétend être un ami du défunt et avoir une dette envers lui…

Inspiré de l’histoire des parents de la co-réalisatrice du film (qui joue aussi le rôle de Mina), Le Pardon est un film subtil, passionnant, à deux niveaux de lecture. On peut le comprendre comme une critique de la société iranienne, si violente et injuste envers les femmes, ou le regarder comme le récit d'un drame personnel, celui d’une veuve qui n’arrive pas à sortir de sa culpabilité et de son chagrin malgré l’aide qu’un homme veut tenter de lui apporter. Quelle que soit l’option de lecture qu’on adopte pour regarder ce film à la mise en scène très maîtrisée, il est difficile de ne pas penser au cinéma d’Asghar Farhadi ( Le Passé, Le Client ) au coeur duquel viennent toujours se poser des questions de morale, mais sans aucune esbroufe ni volonté démonstrative. Le récit de ce Pardon va droit, ce qui le rend implacable, bouleversant.

Recommandation :  4 coeurs

 

—  LUI  de Guillaume CANET — Avec Guillaume CANET, Virginie EFIRA, Laetitia CASTA…

Pour retrouver l’inspiration et faire le point sur sa vie sentimentale tiraillée  entre sa femme et sa maitresse, un compositeur de musique  (Guillaume Canet en personne) part, du jour au lendemain, s’isoler dans une vieille maison perdue à flanc de falaise d’une île bretonne. Surprise. Au lieu de la paix et de la réflexion recherchées, il va recevoir les visites « cauchemardesques » de sa femme, de sa maitresse, de ses parents, de son fils, de son médecin et même, de son double. Evidemment, il n’en sortira pas indemne…

Guillaume Canet l’avoue. Même s’il a tout inventé et qu’il est, précise-t-il, monogame, il a écrit ce film introspectif pour faire le point sur lui-même. Et il  l’a fait avec cette sincérité, cette sensibilité, ce sens de l’autodérision aussi, qui sont la marque de fabrique de ses œuvres les plus autobiographiques, comme, par exemple, Rock’n’roll. Nouveauté : pour réaliser ce Lui qui flirte avec le surnaturel, le cinéaste est allé faire quelques emprunts — heureux — au Bertrand Blier du Bruit des glaçons, à ceci près que ce n’est pas son cancer que son héros (lui-même) reçoit, mais des personnes proches de lui, existantes ou  imaginaires, comme son double maléfique. Autre bon point pour ce film singulier, ludique et réjouissant :  sa distribution. Elle est parfaite. Virginie Efira et Laetitia Casta, surtout, qui rivalisent de charme et de causticité. Dommage que certaines séquences de ce thriller psychologique réalisé pendant le confinement, soient traitées de façon un peu trop superficielles.

Recommandation :  3 coeurs

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