LA PIÈCE RAPPORTÉE

Portée par un duo d’actrices à leur meilleur, Anaïs Demoustier et Josiane Balasko, un petit bijou de comédie de mœurs. Irrésistible, burlesque et vachard…
De
ANTONIN PERETJATKO
Avec
JOSIANE BALASKO, ANAÏS DEMOUSTIER, PHILIPPE KATERINE…
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Thème

Paul Château-Têtard ( Philippe Katerine) est un vieux garçon de 45 ans, riche à millions, mais grand dadais sur les bords. Un jour, ce doux rêveur est amené à prendre le métro. C’est la première fois de sa vie. Pour ce fils de famille habitué aux chauffeurs, le choc est tel qu’il tombe amoureux de la première guichetière qu’il rencontre. C’est une jeune femme prénommée Ava, aussi charmante que lunaire (Anaïs Demoustier). Ils se marient très vite. 

L’officialisation de l’union des deux tourtereaux ne va pas être au goût d’Adélaïde, la mère  « ultra-bourge » du marié. Quand, en plus, cette femme qu’on surnomme la Reine-mère va comprendre qu’Ava ne lui donnera pas d’héritier, elle va tout faire pour l’éjecter hors de sa famille. Mais pour faire tourner en bourrique son odieuse belle-mère, Ava va trouver plus d’un tour dans son sac Et pour couronner le tout, comme son mari préfère jouer aux jeux vidéo plutôt que de « l’honorer », elle va prendre un amant…

Points forts

Grand lecteur, Antonin Peretjatko tombe un jour par hasard sur une courte nouvelle de Noëlle Renaude. Intitulée Il faut un héritier (qui deviendra chez lui, La pièce rapportée), elle correspond exactement à ce qu'il cherche. Elle parle, avec une ironie désopilante, des différences, souvent irréconciliables, des classes sociales, et elle est construite selon une mécanique qui le fascine, celle, implacable du vaudeville. Il la modernise en l’adaptant au contexte actuel. Des Gilets jaunes à la suppression de l’ISF en passant par le scandale des camps de toiles dans le Nord de Paris, son film regorge de clins-d’oeil à l’actualité. 

Pour le rendre plus dynamique, Antonin Peretjatko construit son film comme un puzzle, avec de nombreux retours en arrière emboîtés les uns dans les autres. Une voix off fait le lien entre toutes les séquences. Mal employé, ce système peut plomber un film. Là, au contraire, il est comme une pièce supplémentaire qui consolide l’œuvre. Tour à tour, il éclaire ou nuance son propos, la colore d’ironie ou lui donne une tournure désopilante.

Bien sûr, pas de bonne comédie sans acteurs pour la porter. Josiane Balasko incarne la «reine-mère » avec toute l’outrance et l’air vachard dont on la sait capable; dans le rôle de son fils, Philippe Katerine s’amuse à jouer les godiches avec une sincérité désarmante. Quant à Anaïs Demoustier, elle joue les belles-filles avec le charme, la désinvolture, la drôlerie et la rosserie qui sied aux ambitieuses.

Quelques réserves

Comment avoir des réserves sur une comédie dont la fantaisie impertinente fait souffler sur le grand écran un vent de liberté et de gaieté ?

Encore un mot...

Après la belle surprise de son premier film, La Fille du 14 juillet qui l’avait fait entrer, d’emblée, en 2013, dans la cour des « nouveaux réalisateurs qui comptent », puis, en 2016, celle de La Loi de la jungle, Antonin Peretjatko était retourné au court-métrage qu’il affectionne tant. Le cinéaste grenoblois revient au long, en pleine forme créatrice avec cette Pièce rapportée, une comédie sociale échevelée et loufoque, d’autant plus réjouissante qu’elle est sous-tendue de bout en bout, par une ironie mordante. Sans aucun doute, le réalisateur a été inspiré par Chaplin ( pour les gags visuels) et par  Feydeau (pour la construction, au cordeau, de son scénario), et il a emprunté aussi à la douce folie, si hilarante, de Jerry Lewis, en y ajoutant sa patte personnelle. Défendu par un trio d’acteurs irrésistibles (Josiane Balasko, Anaïs Demoustier et Philippe Katerine),  Pièce rapportée devrait, en toute logique, cartonner au box-office.

Une phrase

« Josiane Balasko était un choix assez évident pour jouer la belle-mère. Je savais qu’elle est capable à la fois d’une grande outrance et d’une grande retenue dans le jeu, ce qui correspondait parfaitement au personnage. Quant à Ava, je voulais qu’on puisse croire au personnage quel que soit le milieu social dans lequel elle évolue. Il fallait que le personnage soit crédible, aussi bien dans son guichet de la RATP que dans une demeure de la grande bourgeoisie. Anaïs Demoustier a ceci de particulier qu’elle a un physique beaucoup plus transformable que la moyenne. Elle fait partie de cette lignée d’acteurs qui peuvent se grimer très facilement. Philippe Katerine a ça aussi ». ( Antonin Peretjatko, réalisateur).

L'auteur

Diplômé de l’Ecole nationale supérieure Louis-Lumière en section cinéma en 1999, Antonin Peretjatko, né le 25 mars 1974 à Grenoble, a commencé par réaliser des courts métrages dont L’Heure de pointe en 2002, French Kiss en 2004 et Derrière les barreaux en 2009, un documentaire sur le tournage de Un prophète de Jacques Audiard, pour lequel il reçoit le Prix du Syndicat de la critique. 

En 2013, son premier long métrage de fiction, La Fille du 14 juillet lui vaut de faire partie de la Sélection officielle de Cannes. Il sort bredouille de la compétition, mais les Cahiers du Cinéma le distinguent comme étant l’un des représentants d’un nouveau courant émergent du cinéma français, aux côtés notamment de Justine Triet et de Guillaume Brac. En 2016, c’est La Loi de la jungle, une comédie sur le monde du travail, qui sera classée n°8 dans le Top 10 des Cahiers du cinéma. Adapté d’une courte nouvelle de Noëlle Renaude intitulée Il faut un héritier, La fille du métro est le troisième film de ce cinéaste au talent avéré et singulier. Sa fantaisie comique lui a valu de faire crouler de rire les spectateurs du dernier festival d’Angoulême où il avait été présenté en avant-première.

Et aussi

 

LE DIABLE N’EXISTE PAS de MOHAMMAD RASOULOF — Avec EHSAN MIRHOSSEINI, KAVEH AHANGAR, BARAN RASOULOF…

Iran, de nos jours. Hashmat est un père et un mari exemplaire, mais nul ne sait où il va travailler chaque matin… Parce qu’il ne peut se résoudre à exécuter un condamné comme on le lui ordonne, Pouya, un jeune conscrit, est acculé à la fuite… Javad, un jeune militaire venu demander sa  fiancée en mariage, est soudain soumis à un dilemme insoluble… Bahram, médecin interdit d’exercer, se résout à révéler à sa nièce le secret de sa vie… Ce sont quatre récits qui composent ce film, des récits édifiants, en forme de conte ou de thriller, chacun très différent, mais tous liés en ce que leur personnage central se bat, solitairement, pour affirmer sa liberté dans un régime totalitaire où la peine de mort existe encore.

Malgré les menaces qui pèsent sur lui ( privation de passeport, prison, ou, pire, peut-être ), le cinéaste iranien Mohammad Rasoulof — auteur notamment du remarquable Un Homme intègre — ne désarme pas. Bien que condamné à tourner dans une semi-clandestinité, il continue de dénoncer les dérives de son pays avec un cran et un courage admirables. Une fois encore, dans son nouveau film, Le Diable n’existe pas, il le fait à sa manière, irréfutable, sans esbroufe ni discours grandiloquent, sans non plus mettre en scène des histoires spectaculaires ou des « figures » exceptionnelles. Ses personnages sont ici, comme souvent chez lui, des gens ordinaires, que seule leur capacité à résister dans la pleine conscience de ce qu’ils encourent hisse au rang de « héros ». 

Présenté au festival de Berlin en 2020, en l’absence de son réalisateur « retenu » dans son pays, Le Diable n‘existe pas en était reparti avec l’Ours d’Or. Une récompense amplement justifiée pour ce film courageux, bouleversant, nécessaire, qui sort seulement maintenant sur les écrans français à cause de la pandémie. 

Recommandation :  5 coeurs

 

—  LA MÉTHODE WILLIAMS de REINALDO MARCUS GREEN — Avec WILL SMITH, SANIYYA SIDNEY, DEMI SINGLETON…

Parce qu’il croit dur comme fer aux vertus de l’éducation, Richard Williams élève d’une main ferme ses cinq filles, qu’il aime pourtant tendrement. Un jour, il décide de faire de deux d’entre elles, Vénus et Serena, des stars du tennis. Gardien de nuit de profession, il ne connaît rien à ce sport, mais à force de documentation, d’observations et de réflexion, il finit par écrire une méthode de 78 pages, qui, pense-t-il, va transformer ses deux fillettes en championnes invincibles. Seul contre tous, sans jamais rien lâcher, il appliquera sa méthode, avec une obstination  et un entêtement qui finiront par payer puisque ses deux fillettes chéries deviendront les championnes que l’on sait.

Comment deux petites filles, pauvres et noires, nées et ayant grandi dans le ghetto de Compton sont-elles devenues, grâce à leur « père courage », deux icônes du tennis mondial ? C’est ce que dévoile ce formidable biopic, d’autant plus passionnant qu’il aborde en filigrane la question du racisme en Amérique et celle des difficultés pour les afro-américains de réussir dans un pays où à l’époque, les blancs leur faisaient peu de concessions. Dans le rôle du père, Will Smith est sensationnel de douceur, d’opiniâtreté et d’humanité. Quant à Saniyya Sidney et Demi Singleton, les deux jeunes comédiennes qui incarnent les sœurs héroïnes du film, elles sont exceptionnelles de naturel, de drôlerie et détermination.

Recommandation : 4 coeurs

 

- MADRES PARALELAS de PEDRO ALMODOVAR - Avec PENELOPE CRUZ, MILENA SMIT, ISRAEL ELEJALDE…

Janis et Ana, accouchent le même jour dans le même hôpital. Elles ont pour point commun d’être deux mères célibataires qui sont tombées enceintes par accident : Janis d’un amant anthropologue judiciaire marié à une femme malade; Ana — une adolescente délaissée par sa mère, comédienne —, d’un homme dont elle ne se souvient plus vraiment. Très vite, Janis va s’apercevoir que l’enfant qu’elle a ramené chez elle n’est pas le sien. On va vite comprendre qu’il y a eu un échange involontaire de son bébé avec celui d’Ana à la maternité. Quand les deux jeunes femmes vont prendre conscience de la situation, leurs vies vont s’entremêler. A ce drame intime que vivent ces deux mères, Almodovar va en greffer un autre, collectif celui-là, qui touche aux dégâts sans fin du franquisme. 

Deux mères au centre d’un mélo à la fois nostalgique, tendre, tendu et sensuel… Pedro Almodovar n’est jamais autant à son meilleur que lorsqu’il tisse une histoire autour de la maternité. Son dernier film est donc une réussite d’autant qu’il l’a servi par une mise en scène sobre et fluide, une photo, comme souvent chez lui, très colorée, et surtout une distribution impeccable, qui révèle une jeune actrice dont on reparlera sûrement, Milena Smit. Dommage qu’à la thématique de la maternité, il en ait ajouté une autre, celle des traumatismes consécutifs au franquisme. Cela distrait de son propos initial, sans l’enrichir pour autant. Ce petit bémol n’a pas été un obstacle à la sélection de Madres Paralelas à la dernière Mostra de Venise. Penelope Cruz y a d’ailleurs remporté la Coupe Volpi de la meilleure interprète féminine. Prix amplement mérité évidemment, tant l’actrice espagnole de 47 ans, subjugue ici dans ce rôle de mère (et de femme) blessée. Les fans du cinéaste espagnol devraient se régaler.    

Recommandation : 4 coeurs


 

— LES CHOSES HUMAINES de YVAN ATTAL — Avec BEN ATTAL, SUZANNE JOUANNET, CHARLOTTE GAINSBOURG…

Au centre de ce film, adapté du roman éponyme de Karine Tuil ( Prix interallié et Goncourt des lycéens en 2019 ), il y a Alexandre (Ben Attal, le fils d’Yvan Attal et de Charlotte Gainsbourg, remarquable), un garçon à priori, bien sous tous rapports. Fils d’un célèbre animateur-journaliste de télévision (Pierre Arditi) et d’une mère, essayiste féministe en vue ( Charlotte Gainsbourg ), le jeune homme est étudiant à l’Université californienne de Stanford. Rentré à Paris pour voir ses parents, il va dîner chez sa mère, qui vit avec un nouveau compagnon à qui la fille, Mila, a rendu visite ce soir-là (Suzanne Jouannet, impeccable). Après le dîner, Alexandre part à une soirée festive et, sur une suggestion de sa mère, emmène Mila avec lui. Le lendemain matin, des policiers de la PJ sonnent à sa porte et viennent l’arrêter : Mila l’a accusé de l’avoir violée. Sa vie va basculer. Alexandre est-il coupable ou innocent ? Mila, une victime ou une jeune fille qui désire se venger, comme va l’affirmer son présumé « violeur »? C’est la parole de l’un contre celle de l’autre…

Respectant la construction en trois parties du roman, Yvan Attal va développer les points de vue des deux protagonistes de l’affaire, avant de les confronter au procès de l’accusé. On aura ainsi l’impression, comme dans le livre, d’assister à une enquête. En l’occurrence, une double enquête qui, au-delà de son objectif même ( une reconstitution scrupuleuse des faits ), va soulever plusieurs questions passionnantes. Entre autres, celle du consentement, celle des différences de perception de la sexualité, celle du féminisme et celle des interdits.

Ce qu’il y a de formidable dans ce film (comme dans le livre) c’est qu’à aucun moment il n’y a parti-pris. Il n’y a pas de jugement non plus, cela pour la raison que, le plus souvent, les « choses humaines » sont bien trop complexes  et bien trop ambiguës, pour qu’on puisse établir sur elles la vérité absolue.

Réalisé avec un sens minutieux du cadrage, interprété avec une rare finesse de jeu par tous les comédiens de la distribution (mention spéciale à Benjamin Lavernhe, éblouissant en avocat de la défense d’Alexandre), Les Choses humaines est un film passionnant qui fait réfléchir. Des qualités qui lui ont valu d’être présenté hors compétition, à la dernière Mostra de Venise. Salutaire (indispensable ?) en notre époque #MeToo.

Recommandation : 4 coeurs


 

- LA FIÈVRE DE PETROV de KIRILL SEREBRENNIKOV - Avec SEMYON SERZIN, CHULPAN KHAMATOVA, YOURI BORISSOV…

A la veille du nouvel an, Petrov, garagiste et auteur de BD amateur, est entraîné par son ami Igor dans une longue déambulation alcoolisée. Le fait qu’il soit fortement enfiévré par une méchante grippe ne va pas arranger son état. Progressivement, ses souvenirs d’enfance vont remonter et se mêler au présent. Rêves, souvenirs et réalité ne vont plus cesser de se chevaucher, parfois pour le rire, souvent pour le pire, toujours  dans le délire…

Il a beau être assigné à résidence et surveillé de très près par les autorités russes (Poutine le craint autant qu’il le déteste), rien ne semble pouvoir canaliser la créativité débordante de Kirill Serebrennikov. Trois ans après Leto ( le portrait trépidant en noir et blanc d’un groupe de rock soviétique, Grand Prix à Cannes en 2018), ce turbulent provocateur propose une adaptation de Les Petrov, la grippe, etc…, un livre de l’écrivain Alexey Salnikov. Au foisonnement romanesque du récit, le cinéaste a insufflé sa propre folie. Cela donne ce film généreux, hors norme, qui se déroule à un rythme tellement effréné que, par moments, on a l’impression d’être au centre d'un tourbillon. C’est beau, c’est fort, c’est gonflé, admirablement joué, et visuellement magnifique. On est au cinéma, avec un C majuscule et on se fiche comme d’une guigne que certaines séquences de cette fresque « cyclonesque » paraissent absconses. Fiévreux, hypnotisant et vertigineux !   

Recommandation :  4 coeurs

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