LES INTRANQUILLES

Entre violence et amour fou, tension et émotion, un film déchirant, porté par un formidable duo d’acteurs…
De
JOACHIM LAFOSSE
Avec
LEÏLA BEKHTI, DAMIEN BONNARD, GABRIEL MERZ CHAMMAH…
Notre recommandation
5/5

Infos & réservation

Thème

C’est l’histoire d’un homme, Damien, artiste-peintre de son métier (Damien Bonnard) et d’une femme, Leïla, restauratrice de meubles (Leïla Bekhti) qui s’aiment tendrement, élèvent, très tendrement aussi, Amine ( Gabriel Merz Chammah) le petit garçon qu’ils ont eu ensemble. Seulement voilà : quoique ce couple si soudé en pense, l’amour ne peut pas, malgré sa force, résoudre tous les problèmes. En particulier, il ne peut rien contre les troubles bipolaires. Des troubles terribles qui font faire à ceux qui en sont atteints des choses démesurées, les plongent dans des crises incontrôlables, dangereuses pour eux et insupportables pour leur entourage qui les supplie d’aller se faire hospitaliser.

Dans le film, c’est Damien qui est atteint de ces troubles. Forcément, sa femme, qui pourtant le respecte et l’admire par dessus tout, va finir elle aussi par craquer. Comme leur fils, comme leurs amis, comme le père de Damien.

Points forts

Le traitement du sujet. Quand un réalisateur choisit de s’attaquer à un sujet comme celui de la maladie mentale et des dégâts qu’elle provoque non seulement chez celui qui en est atteint, mais aussi sur ses proches, le risque est grand de basculer dans le mélo, ou pire, dans le voyeurisme. Le miracle de ce film, tendu, passionnant du premier au dernier plan, est de ne verser à aucun moment ni dans l’un ni dans l’autre. Sans doute s’explique-t-il par la façon dont Joachim Lafosse  filme à l’exacte distance qui permet au spectateur d’être impliqué dans le drame qui se joue sous ses yeux mais sans jamais laisser s’installer le plus petit effet de « loupe ».

On regarde, on assiste, on comprend, on compatit, on est déchiré, mais on n’a jamais l’impression de « voler » l’intimité des personnages. Le cinéaste filme « réaliste », mais avec élégance. Son regard n’est pas clinique, il est plein de compassion, il accompagne les mouvements cycliques de la maladie - exaltation suivi de dépression - ses dégâts collatéraux aussi, mais sans aucun surplomb. l’émotion naît de cet accompagnement là, sans jugement, fraternel.

Les acteurs sont, tous, sensationnels de justesse et de vérité. Leïla Bekthi incarne avec une éblouissante finesse cette femme courageuse qui, bien que ne sachant plus comment obliger son mari à se soigner, refuse de quitter le bateau conjugal. Quant à Damien Bonnard, il est au-delà de l’éloge. Regard halluciné, barbe broussailleuse, lesté de dix kilos supplémentaires, le comédien, méconnaissable, livre une prestation qui devrait lui valoir, au minimum, une nomination aux Césars.

La beauté formelle du film est époustouflante.  Elle tient beaucoup à sa lumière et à ses couleurs qui évoquent par moment la palette des impressionnistes et qui résonnent si bien avec le goût  et la facture des toiles de Damien. 

Quelques réserves

Aucune.

Encore un mot...

Joachim Lafosse a révélé à Cannes que Les Intranquilles lui avait été inspiré par les souvenirs de son père longtemps atteint de bipolarité, alors qu’il n’était encore qu’un enfant. On est ébloui par la dimension si universelle qu’il a su donner à une œuvre bâtie sur des souvenirs si personnels. Huitième de ses films, Les Intranquilles est à coup sûr son plus beau et son plus abouti.

Une phrase

(qui seront deux )

- « A moi, on me donne une caméra et je filme exactement ce qu’on ne montre pas : les moments où on se  dispute, où il y a des tensions, des bagarres » ( Joachim Lafosse, 2010) 

- « En faisant ce film, je n’ai pas essayé d’être un intellectuel. J’ai voulu me laisser émouvoir par les acteurs. Et d’ailleurs, j’ai été embarqué par eux » ( Joachim Lafosse, 2021)

L'auteur

Issu de la grande bourgeoisie flamande, Joachim Lafosse, né le 18 janvier 1975 à Uccle, est l’un des réalisateurs belges les plus originaux de sa génération.

Attiré dès son enfance par le ciné, une fois son bac en poche, il s’inscrit à l’Institut des Arts de Diffusion en 1997, dont il ressort diplômé en 2002. Son film de fin d’études, Tribu, va remporter plusieurs prix dont celui du meilleur court métrage du Festival du film francophone de Namur. En 2005, son projet, Révolte intime  lui vaut de participer à l’Atelier du film de Cannes.

En 2005, il se lance dans le long métrage avec Ça rend heureux. En partie autobiographique, ce film qui raconte le difficile quotidien d’un cinéaste aux maigres moyens financiers sera récompensé, en 2007, du Grand Prix au Festival d’Angers. Ça rend heureux ne sortira en France que quelques mois après le second long métrage du réalisateur, Nue propriété, sélectionné en compétition à Venise et à l’affiche duquel on retrouve notamment Jérémie Rénier, un des comédiens fétiche des frères Dardenne.

 Au fil de ses films suivants, Joachim Lafosse va encore affirmer sa singularité de cinéaste spécialisé dans l'exploration de la sphère privée et de ses limites. Après Elève libre (2008), À perdre la raison ( Magritte du cinéma en 2012), Les Chevaliers blancs ( Coquille d’argent du meilleur réalisateur au Festival de San Sebastian en 2015), L'Économie du couple ( Prix André Cavens en 2016, Magritte du meilleur film en 2017 ) et Continuer (2018), voici donc Les Intranquilles, un film qui avait valu au cinéaste sa première entrée en Compétition officielle à Cannes l’été dernier. Projeté le dernier jour de cette compétition, il s’était achevé sur une standing ovation.

Et aussi

- GUERMANTES  de Christophe HONORÉ- Avec LES COMÉDIENS DE LA COMÉDIE FRANÇAISE  DONT Claude MATHIEU, Anne KESSLER, Elsa LEPOIVRE, Laurent LAFITTE, Stéphane VARUPENNE…

 Nous sommes au théâtre Marigny qui accueille en cet été 2020, la troupe de de Comédie Française mise hors les murs de la Salle Richelieu pour cause de travaux. Le plateau est en pleine effervescence. Sous le regard, à la fois aigu et bienveillant de Christophe Honoré, les comédiens répètent Le côté de Guermantes, un texte que le metteur en scène susnommé a librement adapté du roman éponyme de Proust. Ça turbine et ça répète dans tous les coins et recoins du plateau, et c’est magnifique de voir tous ces acteurs chercher et inventer, ensemble ou séparément. Et tout d’un coup, comme un coup de tonnerre, cette information arrive selon laquelle le spectacle ne pourra sans doute pas se jouer étant donnée la situation sanitaire. Continuer à répéter ou pas ? Telle est alors la question, qui va entraîner discussions et disputes sans fin. C’est au milieu du bazar qui s’est instauré, que le cinéma, c'est-à-dire la fiction, va s’immiscer, en douce d’abord, puis d’une façon de plus en plus affirmée. Le théâtre Marigny se transforme en plateau de cinéma, et on ne sait plus vraiment où on est. Cette ambiguïté donne ce film, formidable, puissant, indéfinissable comme peut l’être un OVNI, qui va mélanger avec une habileté diabolique, scènes de théâtre et séquences de vraie (fausse)vie. Excellents, d’un naturel superbe, les acteurs jouent, puis semblent ne plus jouer. Tout paraît spontané, improvisé. C’est magnifique, exaltant, passionnant à suivre. L’esprit de Proust est de tous les plans, les éclairages sont superbes, le montage, malin et précis. Christophe Honoré est un démiurge. Il a en plus filmé les Comédiens Francais, comme rarement auparavant. Quelle troupe que celle-là !

RECOMMANDATION : 5 coeurs

 

- EUGÉNIE GRANDET de Marc DUGAIN- Avec Olivier GOURMET, Joséphine JAPY, Valérie BONNETON…

Dans sa modeste maison de Saumur, Félix Grandet règne en maître sur sa famille et notamment sur sa fille, Eugénie. Pourtant à la tête d’une énorme fortune, ce tyran est d’une telle avarice qu’il refuse à sa seule héritière toute distraction. Pour ne pas avoir à lui verser de dote, il va même jusqu’à refuser tous les beaux partis qui s’empressent autour d’elle. La jeune fille subit sans broncher le joug paternel jusqu’au jour où arrive son cousin. Elle en tombe follement amoureuse. Sa vie va être bouleversée…

Passionné d’Histoire, Marc Dugain aime, dans ses films, à faire revivre les époques passées. Il s’attaque aujourd’hui à la France de la Restauration en portant à l’écran l’un des romans cultes d’Honoré de Balzac. Et il le fait, non seulement avec une fidélité exemplaire, mais avec une maestria assez admirable. Son Eugénie Grandet à qui il ne manque pas une seule des intentions de son auteur, paraît d’une incroyable modernité. La faute en revient au cinéaste, lui-même par ailleurs écrivain, qui a su rajeunir l’écriture de Balzac sans que les puristes ne puissent s’en offusquer. Le résultat est que son film compte parmi les meilleurs de sa filmographie. Éblouissant de naturel, Olivier Gourmet qui joue le Père Grandet, atteint des sommets d’interprétation.

RECOMMANDATION :  4 coeurs

 

- FLAG DAY de Sean PENN- Avec Sean PENN, Dylan PENN, Josh BROLIN, Norbert LEO BUTZ…

Inspiré des mémoires de la journaliste américaine Jennifer Vogel qui raconte la relation complexe qu’elle eut avec son arnaqueur de père, Flag Day est l’histoire d’une désillusion, celle d’une petite fille émerveillée par son père, par sa fantaisie charismatique et ses manières de magicien, et qui, devenue ado, va s’apercevoir que ce père tant admiré n’était en fait qu’un vaurien, un faux-monnayeur, un escroc de haut vol…

Pour son come-back au cinéma en tant que réalisateur, Sean Penn a choisi un sujet lui permettant de faire d’une pierre deux coups. A la fois explorer une fois de plus sa thématique favorite - la trahison des pères- et  offrir à sa fille, Dylan, l’occasion de montrer qu’elle est une grande comédienne. Indéniablement, il a réussi son double pari. L’intensité de son scénario traversé de drôlerie et de nostalgie, l’originalité de sa mise en scène et la justesse de jeu de la jeune Dylan ( a star is born ?) lui ont valu d’avoir été sélectionné pour la Compétition du dernier Festival de Cannes. Petit bémol : Si on comprend que le cinéaste ait voulu jouer lui même le rôle du père, pourquoi, l’immense acteur qu’il est, s’est il laissé aller une fois de plus de à « surjouer » certaines scènes ? 

RECOMMANDATION : 3 coeurs

 

- CETTE MUSIQUE NE JOUE POUR PERSONNE de Samuel BENCHETRIT- Avec  Vanessa PARADIS, François DAMIENS, Ramzy BEDIA…

Quelque part sur un front de mer qu’on devine proche de Dunkerque, ils sont une petite troupe de gens  « à la ramasse », des personnes décalées, dures ou tendres, voyous ou gentiment naïves, qui vont se retrouver autour d’un truc qui s’appelle le théâtre. Un truc qui va leur faire un bien fou puisqu’il va aller dégoter, au fond d’eux, ces déclassés de nulle part, ce qu’ils cachaient de poésie, de grâce et de tendresse…

Cette musique ne joue pour personne… Sous ce drôle de titre, Samuel Benchetrit nous propose un drôle de film, un film comme il sait si bien les écrire, qui met en scène des gens simples, parfois border line, qui n’ont en commun que le sentiment de leur solitude. Comme il s’agit ici d’un film choral, plusieurs histoires s’entrecroisent, mais elles se « soudent »  sous le ton absurde et poétique du cinéaste. Le plus souvent, on les regarde et les écoute  avec une certaine fascination, mais parfois, il faut le dire aussi, on s’y ennuie un peu. Mais au fond c’est  un peu comme dans la vie. Les acteurs sont formidables, à commencer par Vanessa Paradis, sensationnelle dans son rôle d’une petite coiffeuse atteinte de bégaiement qui pourtant  ne rêve que d’une chose : jouer, sur scène, Simone de Beauvoir.

RECOMMANDATION : 3 coeurs

 

- I AM GRETA  de Nathan GROSSMAN - DOCUMENTAIRE.

20 août 2018. Une jeune fille de quinze ans entame une grève de l’école devant le parlement suédois : elle ne supporte plus de rester les bras croisés face au dérèglement climatique. Greta Thunberg - puisque c’est d’elle qu’il s’agit - est seule, encore totalement inconnue, mais elle va bientôt être rejointe par des milliers d’autres personnes. En quelques mois, d’interventions médiatiques en interpellations aux politiques de tous les pays, l’adolescente va devenir une icône planétaire et la porte-parole de millions de jeunes qui veulent faire de demain un monde meilleur.

C’est à une plongée inédite dans le quotidien de cette courageuse jeune suédoise que nous convie Nathan Grossman. Le cinéaste nous fait suivre son parcours depuis cette grève qui la rendit si célèbre, jusqu’à sa traversée de l’Atlantique en voilier pour rallier la Conférence des Nations Unies sur le climat, en passant par ses entretiens avec le Pape ou encore Emmanuel Macron. Son film est un documentaire, mais, au-delà de la stricte relation des faits, sa caméra affectueuse et  bienveillante parvient à détecter les fragilités de l’adolescente, autiste Asperger. Aussi captivant qu’émouvant.

RECOMMANDATION : 3 coeurs

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