TWIST A BAMAKO

L’Afrique inspire à Robert Guédiguian un vingt-troisième film militant, certes, mais aussi romanesque, swing et coloré…
De
ROBERT GUÉDIGUIAN
Avec
ALICIA DA LUZ GOMES, STEPHANE BAK, ISSAKA SAWADOGO…
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Thème

1962. Le Mali goûte son indépendance fraîchement acquise et la jeunesse de Bamako célèbre sa nouvelle liberté des nuits entières sur des airs de twist et de rock’n’roll venus de France et des Etats-Unis.

Samba, le fils d’un riche commerçant en tissus (Stéphane Bak) vit corps et âme l’esprit révolutionnaire. Epaulé par deux copains, il parcourt le pays sans relâche pour expliquer aux paysans les vertus et les bienfaits du socialisme.

C’est là, en pays bambara, qu’il rencontre Lara, une jeune femme mariée de force. Sa beauté et aussi sa détermination à échapper au joug conjugal le bouleversent et il en tombe amoureux. Le coup de foudre est réciproque. Les deux tourtereaux s’enfuient tous les deux. Ils pressentent les obstacles et les dangers qu’ils devront affronter mais ils veulent croire en l’avenir. Hélas le ciel, un instant radieux, va vite s’obscurcir. Le Mali indépendant ne deviendra pas le paradis socialiste dont ils rêvaient.

Points forts

- En 2017, Robert Guédiguian visite une exposition de photographies sur le Mali de Malick Sidibé. Il est époustouflé par la vitalité qui s’en dégage. Le commissaire de la manifestation lui explique que les clichés ont été pris en 1962, pendant la période où une certaine jeunesse malienne idéaliste, grisée par la toute nouvelle indépendance de son pays, croit dur comme fer qu’il est possible d’y installer un état socialiste  (avec ce qu’il pourrait comporter de valeurs humanistes et égalitaristes),  tout en s’étourdissant, la nuit, de twist et de rock. L’exposition n’évoque pas la suite de cette période d’exaltation : un effondrement de ce qui se révélera avoir été, comme dans beaucoup d’autres pays, une belle utopie. Selon quel processus ? Le cinéaste l’analyse très finement, dans ce film, un film de fiction, mais basé sur des faits réels.

- Pour dynamiser son scénario, il y introduit une histoire à la Roméo et Juliette, celle de Samba et de Lara, deux jeunes gens qui vont vivre un amour passionné, d’autant plus fou qu’il va s’avérer interdit. La tragédie s’annonce. Elle est comme une métaphore de celle qui va frapper le pays. 

- Une fois encore, Robert Guédiguian montre qu’il a un grand sens du casting. Les deux comédiens qui jouent les amoureux de son film, Alice Da Luz (une révélation) et Stéphane Bak, sont sensationnels d’intensité, d’émotion et de justesse.

- La bande-son du film est un régal. Non seulement elle nous fait redécouvrir les meilleurs morceaux de Claude François, Johnny Halliday, Ray Charles et aussi du malien Boubacar Traoré, mais elle rappelle  à quel point la musique occidentale avait fait souffler sur la jeunesse malienne, au début des années 60, un vent de liberté…que d’aucuns jugèrent pourtant contre-révolutionnaire.

Quelques réserves

Dommage que Robert Guédiguian  laisse entendre à la fin de son film que la période coloniale française porte la responsabilité d’une bonne part des maux dont souffrira le Mali par la suite, notamment l’implantation du fondamentalisme religieux dans le pays. Juste ou pas (selon les points de vue), cette réflexion semble superfétatoire, voire hors sujet.  

Encore un mot...

Décidément Robert Guédiguian ne désarme pas, qui, film après film, dénonce les injustices du monde et tente de montrer combien ce dernier pourrait être beau s’il était régi par l’humanisme et si ses richesses étaient mieux réparties. Le plus souvent, le cinéaste ancre ses scénarios à Marseille, dans le quartier de l’Estaque où il est né et a grandi, majoritairement pour des histoires à caractère familial et social. Parfois il s’en échappe pour des drames historiques, ouvertement beaucoup plus politiques. C’est le cas de ce Twist à Bamako, qui laisse entrevoir quelle démocratie le Mali aurait pu devenir si son socialisme proclamé dès son indépendance n’avait pas été gangréné, d’emblée, par une multitude de résistances et de pressions de toutes sortes…

Visiblement, l’Afrique a inspiré le cinéaste marseillais de Marius et Jeannette. Bien que relatant la désintégration d’une utopie, Twist à Bamako est sans doute son opus le plus chatoyant (il explose de couleurs) et le plus musicalement emballant (sa bande originale est truffée de « tubes » du tonnerre). On peut regretter que pour certaines scènes, le grand et généreux réalisateur qu’il est se soit laissé déborder par le militant radical qu’il est aussi. La tournure pédagogique que prennent alors ses dialogues plombe un peu le dynamisme de son récit, qui demeure, par ailleurs, exaltant, excellent, édifiant.

Une phrase

« Ce film s’adresse au monde entier. C’est l’universalisme dont je ne m’écarterai jamais. Je crois que la lutte des classes est universelle comme ce qu’elle induit, la volonté d’un meilleur partage des richesses. Sous toutes les latitudes, quel que soit le costume, quelle que soit la langue, la religion, la couleur de peau… C’est ma grille de lecture » ( Robert Guédiguian, cinéaste).

L'auteur

Né à Marseille le 3 décembre 1953 d’un père ouvrier électricien d’origine arménienne, Robert Guédiguian se passionne, dès l’enfance, pour le cinéma, et dès l’adolescence, pour la politique. Il n’a que quatorze ans lorsqu’il adhère au Parti communiste français qu’il ne quittera qu’en 1980.

Bien que vivant à Paris depuis 1975 - l'année de sa thèse -  où il a désormais sa maison de  production, ce cinéaste a pour particularité de situer (presque) tous ses films dans sa ville natale. Elle lui inspire des histoires fortes, simples, solaires, portées par ces valeurs qu’il n'a jamais cessé de célébrer depuis ses engagements de jeunesse, à savoir la fraternité et la solidarité. Autre particularité de ce cinéaste singulier, sa fidélité. Dans la plupart de ses œuvres, on retrouve ses trois comédiens fétiches, Gérard Meylan, Jean-Pierre Darroussin et Ariane Ascaride qu‘il rencontra en 1970 à Aix-en-Provence, épousa quelques années après, et qui est depuis, sa muse, à l’affiche de tous ses films depuis son premier ( Dernier Été  en 1980), exceptions faites du Promeneur du Champ de Mars en 2005 et de ce Twist à Bamako, qui est son vingt-deuxième long métrage.

Parmi ses films notables, A la vie, à la mort (1995), Marius et Jeannette (1997), Marie Jo et ses deux amours (2002), Les Neiges du Kilimandjaro (2011), Une histoire de fou (2015), La Villa (2017) et Gloria Mundi (2019).

Et aussi

 

- EN ATTENDANT BOJANGLES de RÉGIS ROINSARD- Avec VIRGINIE EFIRA, ROMAIN DURIS, GRÉGORY GADEBOIS…

 Amoureux effrénés depuis leur rencontre à un cocktail mondain, Camille et Georges dansent tout le temps sur leur chanson préférée Mr Bojangles. Le réel et le quotidien, très peu pour eux ! Ils semblent ne vivre que d’amour, de fêtes, de fantaisie et de champagne. Mais un jour, après des années de bonheur au cours  desquelles ils sont devenus les parents insouciants d’un petit Gary, leur beau quotidien se fissure : Camille commence à perdre les pédales. Georges décide alors d’émigrer sur la côte espagnole. Mais l’épaisseur des murs du château où il s'installe  avec sa petite famille ne va pas s’avérer être un rempart suffisant pour endiguer la montée de la folie de Camille.  L’inéluctable arrive.…

Pour son retour sur le grand écran, Régis Roinsard  adapte le roman éponyme à succès d’Olivier Bourdeaut (paru en 2016). L’univers de ce livre, fantaisiste, coloré et en même temps oppressant, qui évoque beaucoup celui du Boris Vian de L’Ecume des jours, va comme un gant au réalisateur de Populaire. Il en a tiré une comédie dramatique chatoyante, émotionnelle, menée au rythme de ses deux protagonistes : tambour battant. Dans le rôle de  Georges, le charme virevoltant de Romain Duris fait merveille. Dans celui de son épouse « borderline », tour à tour enfantine, sensuelle, douloureuse et poignante, Virginie Éfira évoque la Gena Rowlands d’Une femme sous influence, ce qui n’est pas un mince compliment.  

Recommandation: 4 coeurs
 

-  LICORICE PIZZA de PAUL THOMAS ANDERSON — Avec BRADLEY COOPER,  BEN SAFDIE, JOSEPH CROSS, ALANA HAIM, COOPER HOFFMAN…

1973. Dans la région de Los Angeles. Alana Kane (Alana Haim) et Gary Valentine (Cooper Hoffman) font connaissance à l’occasion de la photo de classe au lycée de garçons. Gary tombe immédiatement sous le charme d’Alana, et elle, pour sa part, n’est pas insensible à ce lycéen qui a entamé une carrière d’acteur. Le problème est qu’il a 15 ans, et elle, 22. Mais l’assurance hors norme de l’adolescent amuse la jeune femme autant qu’elle l’intrigue. Elle accepte de devenir son amie et de l’accompagner à New York pour une émission de télévision. Bien sûr, rien ne se passe comme prévu. Parallèlement à son métier d’acteur, l’intrépide Gary entame une carrière de businessman qui lui fait casser la baraque chez les filles. Par contre-coup, Alana va commencer à le regarder autrement, sans oser lui avouer tout de suite ses sentiments, faits d’un mélange d’amour, d’admiration et de… jalousie.

Après son incursion dans la haute couture londonienne des années 50 avec le vénéneux Phantom Thread, le toujours inattendu Paul Thomas Anderson revient sur le grand écran avec un film radieux qui se déroule, cette fois, dans la Californie des années 70. Ressuscitant cette époque avec la grâce, l’habileté et l’élégance d’un magicien, porté par la fougue et la jeunesse de ses deux principaux protagonistes, le cinéaste de Magnolia et de Boogie Nights s’offre — et, par la même occasion, nous offre — un véritable bain de jouvence. Un bain qui, sous le mouvement incessant des personnages, ne va jamais cesser de bouillonner, de la première à la dernière image selon le principe du jacuzzi. Un bain d’autant plus délicieux qu’on va y barboter comme dans une pétillante comédie romantique, avec un bonheur fou. Les deux principaux protagonistes de ce Licorice Pizza (en français, Pizza à la réglisse) crèvent l’écran. Avant le tournage, aucun des deux n’avait pourtant vu une caméra. Alana Haim était exclusivement une chanteuse de folk (récompensée tout de même, par un Grammy Award) et Cooper Hoffman, se contentait d’être simplement le fils du regretté Philip Seymour Hoffman, un des acteurs fétiche du cinéaste. Aussi exquis qu’acidulé.

Recommandation  : 4 coeurs

 

- MARCHÉ NOIR d’ABBAS AMINI — Avec AMIRHOSSEIN FATHI, MANI HAGHIGHI…

Expulsé de France pour avoir agressé un policier qui se comportait mal avec des migrants, Amir retourne vivre chez son père à Téhéran. Un jour, ce dernier, qui est gardien d’un abattoir, trouve trois cadavres dans une des chambres froides. Il demande à Amir de les enterrer. Le lendemain, les enfants de l’un des disparus se présentent à la porte de l’établissement. Amir comprend alors qu’il ne s’agissait pas d’un accident et que le patron de son père est impliqué dans cette triple disparition. La culpabilité d’avoir gardé le silence sur cette sale affaire va finir par le ronger.

Bien qu’il ne soit pas à proprement parler un film de suspense (on comprend très vite qui sont les responsables de cette affaire criminelle), Marché noir est un polar noir, tendu, bien structuré, d’une photo magnifique et qui passionne d’autant plus qu’il lève le voile sur un milieu jamais encore montré sur grand écran : celui des trafics de devises dans les milieux ruraux iraniens, principalement des dollars américains. Premier film d’Amirhossein Fathi, Marché noir a raflé au dernier Festival du film policier de Reims, le Prix du jury. Dommage que par moments, on s’y perde un peu.

Recommandation : 3 coeurs

 

- MES FRÈRES ET MOI de YOHAN MANCA — Avec MAËL ROUIN-BERRANDOU,  SOFIAN KHAMMES, DALI BENSSALAH, JUDITH CHEMLA…

Ado chétif de quatorze ans, Nour vit au bord de la mer dans un quartier populaire de Sète, entouré de ses grands frères et de sa mère malade. En ce début d’ été qu’il s’apprête à passer au rythme des travaux d’intérêt général dont il a écopé pour ses bêtises, il rencontre une chanteuse lyrique qui anime un cours d’été. Le jeune garçon qui n’aime rien de plus au monde que d'écouter Pavarotti et…de chanter avec lui, est subjugué. D’autant plus que cette rencontre va lui ouvrir d’autres horizons et lui changer la vie.

Adapté de la pièce de théâtre Pourquoi mes frères et moi on est parti d’Heidi Tillette de Clermont-Tonnerre, voici un premier film qu’on peut qualifier de pépite, sans crainte d’être contredit. Signé Yohan Manca, il raconte avec pudeur, justesse et aussi humour et émotion, comment l’art peut permettre d’échapper au déterminisme social. Il est porté par un jeune acteur sensationnel de naturel et de vivacité, Maël Rouin-Berrandou. 

Mes frères et moi avait fait sensation au dernier Festival de Cannes où il avait été présenté dans la section « Un Certain Regard ». Attachant et radieux.

Recommandation : 4 coeurs

 

- LUZZU d’ALEX CAMILLERI — Avec JESMARK SCICLUNA, DAVID SCICLUNA…

Comme son père et son grand-père, Jesmark gagne sa vie en pêchant à bord d’un Luzzu, un bateau en bois traditionnel maltais. Mais à cause de la raréfaction des poissons et de l’ascension d’une pêche industrielle impitoyable, il subvient de plus en plus difficilement aux besoins de sa famille. Pris à la gorge, père, qui plus est, d’un bébé malade, il se voit contraint de se tourner vers le marché noir…

D’une veine néoréaliste italienne, celle de De Sica, de Rossellini ou encore du Visconti de La terre tremble, ce premier film d’Alex Camilleri (un cinéaste originaire de Malte émigré aux Etats Unis) dresse le portrait d’un homme idéaliste, pur et courageux, dont l’honnêteté se brise sur ces récifs redoutables et inévitables que sont les changements économiques et environnementaux. Luzzu n’en est pas pour autant manichéen et linéaire : il débute comme un documentaire, bifurque habilement vers le drame, et enfin, se donne des allures de thriller. Autant dire qu’il est un film complexe, passionnant et très bien maîtrisé. Il doit aussi beaucoup de son charme à sa photo, magnifique et colorée, ses cadrages, choisis avec soin, et aussi, à la vérité qui se dégage de son acteur principal, Jesmark Scicluna. Un comédien amateur dont la prestation lui a valu d’être récompensé au dernier festival de Sundance. Une belle découverte.

Recommandation :  3 coeurs

 

- J’ÉTAIS À LA MAISON, MAIS… d’ANGELA SCHANELEC - Avec MAREN EGGERT, JAKOB LASSALLE, CLARA MOELLER…

Alors qu’il avait disparu, Philip, 13 ans, revient chez lui au bout d’une semaine, blessé au pied, sans aucune explication ni un mot pour sa mère Astrid. Désarmée, profondément affectée, celle-ci cherche à répondre à des questions à priori sans réponse : où était passé son fils ? A quoi a-t-il voulu se confronter ? Elle demande de l’aide à l’un des professeurs de Philip…

Depuis le début de sa filmographie, la réalisatrice Angela Schanelec, figure de la Nouvelle Vague allemande, ne cesse de défendre un cinéma exigeant qui lui vaut souvent des récompenses dans les plus grands festivals. Son nouvel opus, J’étais à la maison, mais…, qui traite des conséquences de la mort d’un père sur son fils n’échappe pas à la règle. Malgré son côté rigide et artificiel, et aussi son absence d’émotions, il est reparti de Berlin 2019 auréolé du prix de la meilleure réalisation. Épuré, radical, onirique, irradiant à chaque séquence âpreté et mystère, on comprend que ce film, sans véritable intrigue, ait pu séduire. Pour les amateurs de films conceptuels.

Recommandation :  3 coeurs

 

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