Colonne

A la rencontre de Simone Weil, une philosophe vraiment engagée
De
Adrien Bosc
Editeur : Stock
Janvier 2022
170 pages
18,50 euros
Notre recommandation
3/5

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Thème

 Dans ce récit, Adrien Bosc évoque la fin de la courte vie de la philosophe Simone Weil , depuis les débuts de la guerre d’Espagne à l’été 1936 jusqu’à sa mort à Londres en 1943, à 34 ans. La narration se concentre sur les deux mois et demi que passe Simone Weil aux côtés des troupes anarchistes du CNT, à la lutte contre les franquistes, au sein de l’hétéroclite rassemblement des brigades internationales. 

Brillante intellectuelle, agrégée de philosophie à 22 ans, enseignante, syndicaliste- révolutionnaire, ouvrière chez Renault et Alsthom,  Simone Weil s’est attachée à ‘vivre la condition ouvrière’.  En Août 1936, au dam de ses parents, elle quitte subitement Paris (‘l’arrière’ dit-elle) et rejoint le front aux côtés de la faction anarchiste du CNT qui lutte contre les Phalangistes de Franco. Sur les zones de combat, elle côtoie les miliciens du groupe international, un ‘agrégat de proscrits et d’idéalistes’, généralement très peu au fait de la chose militaire et dont certaines figures marquantes  ‘appréciaient cette façon qu’elle avait de regarder le monde’. Sa guerre est vite écourtée par un incident extra-militaire (elle se brûle gravement le pied sur un feu enterré !) et ses parents la rapatrient de Barcelone à Paris.

 Le temps de son séjour en Espagne, le regard de Simone Weil sur la cause et ses combattants change radicalement. A l’origine, elle confesse son attrait pour les ‘groupements qui se réclamaient des couches méprisées de la hiérarchie sociale’ et en particulier pour le CNT anarchiste et sa ‘revendication de l’honneur’. Elle réalise rapidement que cette guerre n’est pas un affrontement entre les ‘paysans affamés et les propriétaires alliés au clergé’ mais ‘un combat entre puissances’. Lucide, elle relève rapidement l’absurdité du conflit, la barbarie des combattants et la banalisation de la violence, y compris dans son propre camp. Elle fait part de sa déception intense, dans un courrier d’une grande élévation morale à Georges Bernanos. Le cheminement de Bernanos, le catholique monarchiste, est le contrepoint de celui de Simone Weil. D’abord favorable à la Phalange à Madère où il réside au moment des événements, il dénonce violemment dans son livre Les Grands Cimetières sous la lune, les crimes des partisans de Franco.  ‘Une expérience opposée, une désillusion commune’, comme le résume Bosc.

 Chassée de son poste d’enseignante par Vichy, Simone Weil s’exile d’abord au Maroc, puis à New York et enfin à Londres, où elle est toujours soucieuse de ‘partager la souffrance des humbles’. Elle se met au service de Robert Schuman et des Français Libres. Elle n’aura de cesse d’obtenir d’être envoyée sur le terrain, sans succès. Elle meurt peu après d’épuisement.

Points forts

 Ce livre résume dans une langue concise et évocatrice  la personnalité inspirante de Simone Weil. A la différence d’autres intellectuels de son temps qui ont pu partager certaines de ses idées, cette jeune femme, à la culture étendue et la curiosité insatiable, traduit ses croyances les plus fortes (la lutte contre la pauvreté et l’obscurantisme, l’anticolonialisme…) en actions de terrain, dans une posture qu’on pourrait qualifier de ‘sainte laïque’. Elle témoigne avec ardeur et en toute bonne foi, du soutien, y compris dans l’action armée, de ceux dont elle pense, un court moment, qu’ils défendent les opprimés. De même, son horreur du confort de l’arrière et son souhait de servir au plus près de l’action la portent sans hésitation aux côtés de la France Libre, avec la volonté de prendre tous les risques.

 Face à une telle détermination, un tel engagement, on oublie le côté hasardeux de ses choix politiques, et on ne retient que  son volontarisme et sa lucidité sur les brigadistes, les luttes internes entre staliniens et anarchistes, l’imminence de la guerre et la décolonisation à venir. De même, on est séduit par le respect qu’elle manifeste à l’adversaire idéologique dans sa très belle lettre adressée à Georges Bernanos pendant la guerre d’Espagne (cette lettre sera retrouvée dans la veste de l’écrivain, à sa mort en 1948).

 Enfin ce récit et les analyses de Simone Weil décrivent de manière prémonitoire et juste les mécanismes qui seront à l’œuvre deux ans plus tard en Europe : guerre totale, déshumanisation, table rase sur notre culture et nos valeurs.

Quelques réserves

La narration de la fin de vie de Simone Weil n’était probablement pas nécessaire dans ce récit. Plus courte, presque journalistique, elle réduit l’intensité qui teinte tout l’épisode espagnol, même si l’action de Simone Weil est tout aussi admirable, voire plus.

Encore un mot...

 Ce livre révèle au grand public une icône encore trop peu connue de l’engagement sans compromis et une intellectuelle lucide et tolérante.

Une phrase

‘On ne s’engage qu’entier, disait-elle. Il y va de la guerre comme de la lutte, du front comme de l’usine, la fraternité est élan de cœur. Ceux qui l’éprouvent voient d’immoral plutôt une façon de se tenir en retrait des engagements, d’odieux cette manière de pétitionner contre le malheur sans risquer d’en éprouver le prix’… Écrire, penser, agir sont une seule et même chose’ (page 19).

‘Elle avait cette façon de faire enrager les délégués, interrogeant les stratégies. Elle agissait comme un révélateur. Soit on la prenait en grippe, soit elle vous fascinait’ (page 57).

‘Je n’ai jamais vu, ni parmi les Espagnols, ni même parmi les Français venus soit pour se battre, soit pour se promener – ces derniers le plus souvent des intellectuels ternes et inoffensifs – je n’ai jamais vu personne exprimer même dans l’intimité de la répulsion, du dégoût ou seulement de la désapprobation à l’égard du sang inutilement versé’ (lettre à Bernanos page 100).

L'auteur

 Adrien Bosc est éditeur et romancier. Il est l’auteur de  Constellation, prix littéraire de la Vocation et Grand prix de l’Académie française en 2014, ouvrage où il met en scène les passagers du vol transatlantique où meurent Marcel Cerdan et Ginette Neveu . Son ouvrage précédent, Capitaine, a paru en 2018, il relate l’exil vers les Amériques de plusieurs intellectuels français en 1941.

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