Durer, éléments pour la transformation du système productif

Sur le développement durable : des questions de fond, des analyses précises, des références juridiques et philosophiques indispensables.
De
Pierre Caye
Les Belles Lettres -
370 pages - 23.50 €
Notre recommandation
4/5

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Thème

Chacun s’accorde à dire que la création de richesses et l’utilisation des ressources dans une perspective de préservation de l’environnement sont devenues des questions cruciales, et que la notion de “développement durable", en termes de production pensée dans la pérennité, est un souci largement partagé. Plus l’être humain mobilise son environnement pour en tirer profit de manière immédiate et consumériste, plus il tend à le rendre inhabitable. Cependant, malgré cet accord de principe sur une action nécessaire contre la disparition du patrimoine environnemental, les résultats obtenus en tant qu’évolutions réelles des outils de production et de transformations généralisées sont toujours décevants. La notion de respect de l’environnement dans la production n’est pas que le fruit d’une idéologie partisane associée à une idée de modernité politique, mais également une notion de transmission qui peut être associée à une idée de conservation du monde. Il faut pour cela avoir le désir non pas de s’inscrire dans une mouvance, mais celui, plus profond, de durer, avec une éthique de responsabilité.

Points forts

1. La lecture de ce texte, long et fourni, est avant tout un plaisir car son auteur a le mérite de se poser des questions “pour de bon”, avec une précision et une sincérité qui font les grands livres philosophiques. Rien n’est laissé au hasard ou à l’approximation, aucun raccourci n’est permis, aucune analyse ne semble être économisée ou expédiée. Par exemple, et dès les premières pages, l’auteur définit très clairement sa problématique et les enjeux du développement durable. Il ne s’agit pas, en l’occurrence, de le confondre avec l’écologie. Si l’écologie “propose une approche globale du vivant” (et non pas “une approche analytique” comme le ferait la biologie), le développement durable, lui, “réfléchit sur les conditions de la production soumises à la contrainte de ces problèmes écologiques”. C’est pourquoi “le développement durable est donc une question d’économistes et de juristes plus encore que de biologistes, de géologues, de climatologues ou d’océanographes”. Chaque notion, que nous avons parfois tendance à mélanger ou à assimiler l’une à l’autre, est ici décryptée, définie, afin de clarifier notre façon de l’appréhender.

2. Les références philosophiques, juridiques, littéraires ou religieuses utilisées par l’auteur sont extrêmement riches et surprenantes. Emmanuel Kant, Karl Marx, Roland Barthes ou encore l'abbé Bremond viennent éclairer le texte de réflexions fouillées. On redécouvre par exemple Maurice Hauriou, juriste fondateur de “l’école de la Puissance Publique”, comme un théoricien de l’institution en tant qu’ “entreprise qui se réalise et dure juridiquement dans un milieu social”. De quoi nuancer fortement la perception parfois caricaturale d’un auteur rigoriste et autoritaire que l’on peut avoir de lui. D’autres livres contemporains viennent enrichir l’analyse, tels que “Bullshit Jobs” de David Graeber qui met en exergue les métiers créés de toutes pièces pour satisfaire un besoin consumériste et instantané, sont également cités à bon escient pour satisfaire la curiosité du lecteur, donnant à voir une peinture saisissante de l’évolution du monde actuel.

3. Les citations précises et les notes fournies permettent au lecteur d’être renvoyé à d’autres textes et de s’intéresser au fond de la pensée des auteurs cités. On pourra notamment s’intéresser à l’ouvrage de Philippe Yolka, “La Propriété publique”, à des arrêts du Conseil d’Etat publiés au recueil Lebon, ou encore au livre d’Yves Barel, “La société du vide”, sur la notion de patrimoine liée à l’impératif de transmission.

4. Les connaissances panoramiques de l’auteur, notamment en termes de théories du droit, les citations des textes législatifs et des jurisprudences permettent au propos du livre de s’ancrer dans la réalité du droit positif. De quoi illustrer très concrètement “le primat de l’usage sur la propriété”, ou encore “la souveraineté du propriétaire" impliquée par les dispositions du Code civil. Et ces dispositions juridiques sont toujours reliées à des concepts philosophiques, comme ceux développés dans les “Fondements de la métaphysique des mœurs" de Kant, par exemple. Ce raisonnement a donc l’avantage de donner des éléments de réflexions et d’en montrer les applications ressenties par le justiciable. De quoi convaincre tout juriste de la nécessité d’étudier la philosophie, et vice-versa.

Quelques réserves

Sans être aussi ardue que celle d’”Être et temps” de Heidegger, l’écriture exigeante du texte demande une lecture très attentive, voire quelques relectures. Mais cet effort du lecteur sera récompensé par son plaisir de comprendre les concepts développés et la finesse des analyses de l’auteur.

Encore un mot...

Un livre fouillé, à la fois profond et concret, sur l'exigence de transmission et une réflexion éclairante sur notre rapport au monde.

Une phrase

« La mise à distance et l’espacement symbolique du monde sont comme l’origine transcendantale du droit. Ce par quoi le droit se fait droit et diffère du fait. La distance et l’espacement sont au principe des régimes juridiques les plus fondamentaux du droit : l’interdit de l’inceste fonde l’état civil en séparant les générations au point que le droit canonique en vint même à empêcher les mariages entre parents jusqu’au septième degré ; la séparation des pouvoirs qui organise le régime civil de la cité ; ou encore, nous l’avons vu, la propriété dans sa définition kantienne de possessio noumenon. De même que resteraient impensables, sans mise à distance, la responsabilité à l’égard des générations futures et l’élaboration de la justice intergénérationnelle. C’est en quoi le droit s’oppose à l’économie qui aspire de son côté à l’immédiateté et vise la mise en relation spontanée des hommes, la multiplication de leurs échanges et le renforcement de leur proximité commune, pour ne pas dire de leur promiscuité, comme si l’économie restait attachée à l’origine domestique de sa signification : le nómos de l’oîkos, l’organisation de la maison. Faire du droit un simple opérateur d’interaction et de rapprochement social sous prétexte de donner un sens politique à la vie économique (de Hegel à Habermas) finit nécessairement par impliquer la soumission du droit à l’économie, comme le prouve l’évolution actuelle de la jurisprudence, de plus en plus influencée par l’analyse économique du droit”. p. 92.

L'auteur

Pierre Caye, ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, est philosophe et directeur de recherche au CNRS, où il a fondé le groupement de recherche : «Savoirs artistiques et traités d'art de la Renaissance aux Lumières ». Il est également directeur du centre Jean Pépin de l'Ecole Normale Supérieure. Il est l’auteur de plusieurs essais, dont Le savoir de Palladio, architecture métaphysique et politique dans la Venise du Cinquecento ( Klincksieck, 1995) ; de Critique de la Destruction créatrice (Les Belles Lettres, 2015) ou encore de Comme un nouvel atlas (Les Belles Lettres, 2017).

Le clin d'œil d'un libraire

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Texte et interview réalisés par Rodolphe de Saint-Hilaire pour la rédaction de Culture-Tops.

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