Et soudain, la musique
Parution le 30 septembre 2026
110 pages
11 €
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Thème
Si vous avez déjà écouté un air en boucle avec frénésie sans en identifier tout à fait la cause, si vous n’avez jamais compris les caprices de divas, si la musique tient une place particulière dans votre vie, qu’elle ne puisse mieux s’exprimer à vos yeux qu’en concert ou dans la solitude de votre chambre, qu’elle soit pour vous un réconfort, la représentation d’un souvenir ou d’un rêve, la conjuration d’une hantise, la figuration d’un état mental, une façon d'améliorer votre performance sportive ou intellectuelle, ou si elle vous semble être la marque d’une transcendance, divine ou plus impénétrable encore, ce livre est probablement fait pour vous.
Dans ce petit essai dense, lumineux et précis, Jérôme Bastianelli s'interroge sur le rôle et le sens de la musique dans nos vies, à travers des réflexions ou pensées de compositeurs, d’interprètes, de philosophes, d’écrivains, mais aussi à partir de son propre vécu. L’occasion d’une expérience de lecture (mais aussi d’écoute, parfois nécessaire pour comprendre pleinement le texte) dont on aurait tort de se priver.
Points forts
L’une des grandes qualités de ce livre tient notamment au nombre d'œuvres qui y sont citées : on ne résiste pas à l’envie de les entendre, à la lumière de descriptions joliment imagées (un peu comme on savoure mieux un bon vin grâce aux commentaires d’un œnologue averti). On appréciera par exemple la variation lente (la sixième) des Variations sur un thème Rococo de Tchaïkovski, dans laquelle, “sur un doux tapis de pizzicatos, le violoncelle [...] chante une longue plainte douce avec [une] mélancolie tendre”, de même que le Concerto pour piano n°24 de Mozart où “le piano [...] parle presque à voix basse [...] comme si la musique se retirait dans un espace de confidence”, ou encore la Música Callada de Federico Mompou, où l’on “perçoit [...] des cloches de l’enfance”. L’auteur cite également des films, dont l’étonnant L’Irlandais (A Prayer for the Dying), film de Mike Hodges avec Mickey Rourke (et Alan Bates en “méchant qu’on adore détester”) sorti en 1987, et plus précisément une scène où le héros, fugitif recherché par la police, se révèle être, contre toute attente, un organiste talentueux. Toutes ces références poussent à refermer le livre quelques instants pour se remémorer ou découvrir, bien souvent, les sujets remarquables qu’il décrit.
La structure du texte est également bien choisie. Cet essai rigoureux, qui procède comme en philosophie, posant une question “pour de bon” afin d’y chercher une réponse effective, analyse la perception ou la conception de la musique à travers l’histoire, la philosophie, la théologie, les mathématiques, la sociologie, la psychologie, la littérature, du point de vue des auditeurs, des compositeurs et des interprètes. Mais toute cette réflexion est introduite, interrompue et conclue par le récit d’expériences personnelles de l’auteur (portées par quatre courts chapitres : un prélude, suivi de deux interludes, puis d’un postlude). Ces passages plus intimes nuancent, défient parfois les concepts abordés, rappelant les limites de toute théorie générale appliquée à la musique : même répétée à l’envi, elle résiste à la lassitude, nous rappelle à nous-mêmes ou nous fait perdre pied, demeurant au cœur d’une histoire personnelle qu’aucune définition ne peut entièrement circonscrire.
Enfin, l’auteur s’attache à faire comprendre tous les avis, théories, réactions qu’il expose. Des citations de nombreux auteurs comme Marcel Proust ou Paul Claudel, des références à Oscar Wilde ou à Villiers de l’Isle-Adam, des comportements d’interprètes comme ceux des pianistes Glenn Gould ou François-René Duchâble sont généreusement analysés, expliqués, développés. Certains préjugés pourront ainsi être balayés à la lecture du livre. L’un d’eux concerne l’attitude de Maria Callas, jugée scandaleuse, alors qu’elle interrompt, en 1958, une représentation de Norma de Bellini peu après avoir chanté “Casta Diva” dans le premier acte de l’opéra, se retirant sous les huées. Son comportement, perçu comme superficiel et hautain, est en fait un choix douloureux qu’elle s’impose, de peur de dénaturer l'œuvre en raison de l’état de sa voix et de l’épuisement qui suit l’intensité de sa prestation. Ce n’est donc pas une creuse vanité, mais une exigence d’authenticité qui lui fait quitter la scène, alors qu’à ses yeux, “mieux vaut le silence que le simulacre, mieux vaut la blessure publique que la compromission intime”.
Quelques réserves
Si beaucoup de questions restent ouvertes à la fin du livre, et s’il n’est pas certain qu’un développement plus long sur le sujet en eût fait naître moins, l’une d’elles, surtout, subsiste. En effet, les expériences personnelles rapportées sont toujours celles d’un auditeur, d’un critique ou d’un spectateur. Elles ne sont jamais celles d’un interprète ou d’un compositeur, alors que l’auteur (violoniste, pianiste, pratiquant le contrepoint) est aussi, en quelque sorte, l’un et l’autre. On peut donc se demander pourquoi il n’a pas partagé aussi ces expériences-là.
Cette omission est-elle délibérée ? A-t-il voulu laisser la parole à des compositeurs et interprètes qu’il juge plus légitimes ? Est-ce pour faire écho au titre de son livre Et soudain, la musique, rappelant que celle-ci n’est pas seulement le résultat d’un processus créatif, mais surtout un surgissement qui nous échappe ? La réponse nous échappe aussi.
Encore un mot...
Un livre qui, entre réflexion et confidence, sonde avec talent le mystère de la musique sans jamais prétendre le dissiper, et nous invite, avec grâce, à tendre l’oreille.
Une phrase
“Après le dîner, quand tout s’apaisait, je sortais une chaise longue, je m’installais dans l’herbe encore tiède de la journée, et je mettais un casque – par scrupule, sans doute inutile, car les voisins étaient loin, mais j’aimais cette précaution, comme si elle faisait partie du rituel. Alors apparaissait une autre manière d’écouter la musique. À Paris, il était rare que la musique échappe tout à fait aux circonstances : un rendez-vous, un emploi du temps, une fatigue, une attente, un devoir. Là, rien. Un silence profond, non pas l’absence de bruit, mais une sorte de retrait du monde. Et puis le ciel – un ciel que je n’ai jamais retrouvé ailleurs, ou alors peut-être en Corse, d’une netteté presque déconcertante, où chaque étoile semblait posée avec une précision excessive. Il y avait dans cette lumière lointaine quelque chose qui faisait écho, sans que je sache pourquoi, à ce que j’entendais – comme si le mystère de la musique et celui de notre place dans le cosmos se répondaient, étaient de même nature”. P. 41
L'auteur
Écrivain au parcours et aux activités éclectiques, Jérôme Bastianelli est notamment chroniqueur, haut fonctionnaire, ingénieur, président d’association, photographe et pianiste. Après avoir étudié plusieurs disciplines artistiques dont le violon, il est entré en classes préparatoires pour intégrer l’Ėcole Polytechnique, avant de passer un brevet de pilote d'avion et de poursuivre ses études à l’Ėcole Nationale de l’Aviation Civile. Il a également étudié le contrepoint (l’art de composer de la musique en superposant plusieurs lignes mélodiques) et le piano
Il a été chef du département du Bureau d'enquêtes et d’analyses de l’Aviation Civile, rapporteur à la Cour des comptes, directeur général délégué du musée du quai Branly, avant de devenir Inspecteur Général des Affaires Culturelles, poste qu’il occupe actuellement. Il est l’auteur de nombreux livres, parmi lesquels plusieurs biographies de compositeurs (Tchaïkovski, Bizet, Grieg, ou encore Mompou et Mendelssohn) parues aux éditions Actes Sud. Son premier roman, La vraie vie de Vinteuil (Grasset), a été distingué par l’Académie française en 2020.
Jérôme Bastianelli est aussi président de la Société des Amis de Marcel Proust, association reconnue d’utilité publique, légataire de la maison de “Tante Léonie” à Illiers-Combray (Eure-et-Loir). Il fait des photographies dont certaines sont éditées ou exposées, contribue à des catalogues d’expositions, rédige des chroniques pour le magazine Diapason, des portraits pour la revue La Jaune et la Rouge, donne des conférences et participe régulièrement à l’émission La tribune des critiques de disques sur France Musique.
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