Histoire des crétins des Alpes

Un cas extraordinaire
De
Antoine de Baecque
Editions La Librairie Vuibert - 272 pages
Notre recommandation
3/5

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Thème

Connus dès la seconde moitié du XVIIIe siècle grâce aux récits des voyages alpestres, de pauvres êtres appelés "crétins des Alpes",  arriérés mentalement, difformes et affligés d'un goitre énorme, ont été considérés comme incurables puis classés parmi les aliénés. Au cours du XIXe siècle, de nombreuses études médicales leur ont été consacrées. On oscilla entre les enfermer en asile ou les éduquer en écoles spécialisées.

L'auteur passe donc en revue les diverses hypothèses avancées pour expliquer ce phénomène et les différentes solutions mises en place. Longtemps fut privilégiée la doctrine des "causes multiples". Il fallut attendre l'époque où la France acquerrait la Savoie (1860) et les rapports de plusieurs commissions pour qu'une politique d'hygiène publique soit instaurée (à partir de 1922-23) et que l'ajout d'iode dans le sel finisse, après moult polémiques sur les doses, par éradiquer cette maladie enfin reconnue comme  un dérèglement de la glande thyroïde. 

Pour autant, -et là est la surprise de cet ouvrage- le crétin n'a jamais vraiment disparu, du moins de notre imaginaire;  personnage monstrueux, il a fasciné bon nombre d'auteurs, Dickens, Balzac, Hugo, Flaubert, Daudet, Gautier, etc. Et qui ne sait que "Crétin des Alpes" est l'une des insultes favorites mises par Hergé dans la bouche du Capitaine Haddock ? 

Aujourd'hui, une certaine "fierté crétine alpine" est même revendiquée par plusieurs créateurs (chanteurs et cinéastes) qui ne sont pas  loin de penser que le crétin, personnage primitif, marginal, hors normes sociales, est une réponse provocatrice à un monde moderne fou de vitesse, de tourisme ou d'aménagements destructeurs de la montagne...

Points forts

·        Les nombreuses sources historiques citées par l'auteur font référence à plusieurs pays concernés: Allemagne, Autriche, Italie, Suisse,  et bien sûr France. 

·        Grâce à des portraits de médecins aliénistes du XIXe, l'auteur  montre bien l'évolution et les tâtonnements dans la manière de considérer cette pathologie.

·        Tout en conservant son objectivité d'historien, sa bienveillance envers ces êtres défavorisés est patente.

·        Plaisir de lire en annexe la nouvelle de Paul Hervieu (avocat, homme politique en 1879) intitulée Le bienheureux du val de Pralognan, histoire d'un sacristain "crétin" aspirant au mariage. 

·        Savoureuses pages consacrées à l'art de l'insulte haddockien.

·        Intérêt pour les chiffres mentionnés. Par exemple : au milieu du XIXe siècle, il existait en France environ 20.000 crétins et 100.000 goitreux.  Ou bien : 3 générations de crétins ont été laissés à l'abandon, soit environ 50.000 hommes femmes et enfants qui auraient pu être préservés de ces handicaps.

Quelques réserves

L'introduction  annonce, comme il se doit, les chapitres à venir en citant à plusieurs reprises certains  passages. Lorsqu'on les retrouve plus loin, l'impression de déjà lu est quelque peu gênante.  

Encore un mot...

Le crétinisme alpin, largement méconnu, appartenant à l'histoire de la médecine, méritait bien cette enquête historique détaillée et documentée.

Une phrase

"Le sacrifice des crétins est un scandale silencieux du XIXe siècle... L'histoire du crétinisme et de son éradication est celle d'un retard, non pas seulement le "retard" de quelques milliers d'arriérés à travers les Alpes, mais plus encore celui d'une recherche médicale qui, par ses hésitations, ses disputes, ses certitudes aveugles et ses susceptibilités mal placées, a sacrifié à sa prudence et à ses dissensions, voire à ses audaces (pédagogiques et chirurgicales notamment), plusieurs générations de crétins".

L'auteur

Né en 1962, historien de la littérature et fin connaisseur du cinéma, Antoine de Baecque a été maître assistant à l'université de Versailles-Saint-Quentin en Yvelines puis enseignant permanent à l'université Paris Ouest Nanterre La Défense au sein des Études cinématographiques du département Arts du spectacle. 

On lui doit plusieurs portraits de cinéastes et de nombreux articles sur des films, en particulier dans "Les Cahiers du cinéma".  

Parmi ses ouvrages publiés, on retiendra La traversée des Alpes : essai d'histoire marchée, (Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2014, prix Augustin-Thierry) et Les godillots, manifeste pour l'histoire marchée(Anamosa, prix Lucien Febvre 2017). 

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