Huysmans vivant

Une biographie copieuse et originale sur un auteur à réhabiliter dont la vie va du pire au meilleur...
De
Agnès Michaux
Le Cherche Midi
Parution en août 2025
704 pages
25 €
Notre recommandation
4/5

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Thème

D'origine hollandaise par un père aimé dont il est très jeune orphelin, Huysmans (1848-1907) vivra mal le remariage de sa mère avec un Monsieur Og peu accepté.

La composition de cet ouvrage met en évidence par son originalité trois grandes parties empruntant ses titres au vocabulaire évangélique mais dans le désordre : le Fils, le Père, le Saint-Esprit.

  • Bien que Huysmans soit né en 1848, Agnès Michaux date "Le Fils" à reculons: 1876-1848. Il s'agit de suivre l'évolution du jeune homme, employé au Ministère de l'Intérieur au service de la Sûreté Générale et s'adonnant en même temps à l'écriture de récits romanesques, antidote à ses heures de bureau monotones. En but à de profondes révoltes, Huysmans, d'abord fidèle au naturalisme de Zola, s'attachera à décrire les mœurs dissolues de la société dans Marthe, histoire d'une fille, roman suivi peu après par Les Soeurs Vatard. Huysmans fréquente les maisons closes et les bars louches.

  • "Le Père", 1877-1895, déroule en 18 chapitres dont les titres sont en anglais, le quotidien d'un homme mêlant vie privée débridée et vie publique à laquelle ses romans apportent une notoriété naissante. C'est ainsi qu'il sera proche de Barbey d'Aurevilly dont la gouvernante-secrétaire deviendra, selon le mot de Mauriac dans son roman Genitrix son "habitude", avant de mourir, internée, de la syphilis. Sa rencontre et sa relation avec Zola apporteront à Huysmans un début de reconnaissance flatteuse. Zola acquiert sa propriété de Médan en 1878, favorisant par la suite les fameuses "Soirées de Médan" réunissant de jeunes écrivains dont le plus célèbre sera Maupassant avec Boule de Suif. Huysmans en sera un des acteurs avec sa nouvelle Sac au dos.

  • Le "Saint-Esprit" opte pour un long récit narrant les dernières années de cet écrivain hors normes. Mort le 12 mai 1907 dans d'horribles souffrances, Huysmans, sujet à des maux d'estomac et à de fréquentes névralgies, fut atteint aussi d'un zona tenace et d'un phlegmon au cou dont les interventions chirurgicales ne l'avaient pas soulagé. Il a connu Mallarmé qu'il admirait, Verlaine, Léon Bloy qu'il qualifiait de "sombre mufle", Jean Lorrain, les Goncourt, les jeunes Gide et Paul Valéry qui le respectait et l'appréciait, et bien d’autres.
    Mais l'essentiel de cette vie anéantie par la débauche est rachetée par un mysticisme aussi excessif qu'inattendu sous l'impulsion de sa rencontre -pourrait-on dire inespérée- avec l'Abbé Mugnier "le confesseur du Tout-Paris".

Points forts

Cette biographie se lit très aisément. Il faut saluer le travail considérable et plus que remarquable d'Agnès Michaux qui, à partir d'une bibliographie abondante, restitue les étapes de cette vie aux rebondissements multiples. Sans oublier que JK Huysmans fut aussi un critique d'art reconnu contribuant à promouvoir en France la peinture impressionniste.

Il faut lui rendre grâce d’avoir rendu à Huysmans la place que le temps parfois injuste lui avait dérobée. Cette biographie au style si vivant glorifie une personnalité aussi déroutante qu’attachante. Il faut la lire pour enrichir le catalogue de cette riche littérature d’un XIXème qui n’a pas fini de nous surprendre, tant par ses écrivains que par son évolution sociale.

Quelques réserves

Bien qu'elles se lisent avec beaucoup d'intérêt, il faut tout de même s'atteler à 700 pages (dont plusieurs, il est vrai, sont des références bibliographiques).

Encore un mot...

On connaît le nom de Huysmans, mais très peu ont lu son œuvre qui reste jusqu'à ce jour méconnue, hormis À Rebours et La Cathédrale. La journaliste Agnès Michaux répare cet oubli en publiant cette biographie de référence  qui permet au lecteur curieux de découvrir cette vie aussi rocambolesque qu'incroyable. Elle analyse évidemment les autres œuvres de JKH :  ses romans  En ménage (1881);   En rade (1887) ;  Là-bas (1891);   En route (1895), ses nouvelles et ses poèmes, ainsi que ses essais sur l'art, ses monographies et ses biographies. Une œuvre considérable appréciée par les plus grands auteurs de l'époque.

Une phrase

  • “Les insultes sont un bon fumier de talent.” (in A vau-l’eau, nouvelle de Huysmans, p. 218)
  • “Je dégueule mentalement sur l’humanité.” (p. 259)
  • “ Homme de génie attelé à la charrette de vidangeur de l’administration.”(Léon Bloy) (p. 270)
  • “ Lisez Huysmans, c’est un brave cœur qui a trouvé Dieu où il a pu.” (Abbé Mugnier) ( p. 503)
  • “ Vous avez osé écrire la langue dans laquelle vous pensez, et j’avoue qu’en dehors de   l’intérêt littéraire que j’y trouve, il y a dans ce fait, pour moi, une réjouissance personnelle.” (Paul Valéry) (p. 505)
  • “  On s'assoit, on consulte, on découvre, on voudrait tout savoir. Se présentent des complications, des contradictions, des libertés et des déterminismes, de fausses lumières, de vrais ombres, des flous intermédiaires. Il faudra s'incliner devant l'insaisissable. Parfois les documents font défaut, parfois on regrette qu'ils existent, parce qu'on préférerait ne pas savoir. Ce qui sous-tend une vie peut être gras comme de la glaise, sale comme de la boue, cependant qu'à la surface quelque chose fleurit...
    Bâtisseur infatigable d'une cathédrale de la langue, qu'il orne, jusqu'au charlatanesque, jusqu'à une coupable excentricité, jusqu'à l'absurde, de néologismes impeccables, qu'il augmente des langues patibulaires que la bourgeoisie veut inaudibles, argot des voleurs, des bouchers, des gens de toutes les banlieues de la vie; qu'il cisèle de mots sophistiqués et coruscants piétinés par les muffetons d'un monde de comptables aplatis devant le dieu Argent... Huysmans aura pensé souvent, avec Schopenhauer, qu'il eût mieux valu ne pas être né. Mais, puisqu'il est né, il est temps de montrer un homme.” (pages 5, 8 et 9 de la préface)

L'auteur

Agnès Michaux, journaliste, essayiste et romancière, née à Tours en 1968, a participé à plusieurs émissions radiophoniques et télévisées.

Outre de nombreux essais, elle a publié plusieurs romans dont Je les chasserai jusqu'au bout du monde jusqu'à ce qu'ils en crèvent (Éditions 1, 1999), sélectionné pour le prix Interallié 1999, Le Suaire (Calmann-Lévy, 2002), Le Témoin (Flammarion-J'ai lu, 2009, prix Lauriers verts de la Forêt des Livres), Les Sentiments (Flammarion-J'ai lu, 2010). Depuis 2015, ses romans, un par an à peu près, sont publiés aux éditions Belfond dont la série en 3 tomes La fabrication des chiens. On lui doit la traduction de plusieurs romans dont le best-seller de Tatiana de Rosnay, Elle s'appelait Sarah (Héloïse d'Ormesson-Le Livre de Poche, 2008). Elle est également l'auteure de deux documentaires sur le cinéma, genre qu'elle affectionne particulièrement  : À la recherche de Stanley Kubrick (1999) et Sur les traces de Terrence Malick (2000).

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