Je ne suis personne - Une anthologie
Présentation par Robert Bréchon, traduction (du portugais et de l’anglais) par Michel Chandeigne, Françoise Laye, Patrick Quillier, Olivier Amiel, Dominique Goy-Blanquet, Pierre Léglise-Costa, André Velter, Jean-François Viégas (avec Maria-Antonia Camora Manuel, Liberto Cruz, René Tavernier, Anne Terlinden, Arlette Zlotowski)
Parution le 15 janvier 2026
430 pages
12 euros
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Thème
Il s’agit de la reprise, dans un format de poche, d’une anthologie tirée des œuvres de Pessoa publiées initialement par Christian Bourgois de 1988 à 1992. L’ordre des textes, par rapport à la grande édition en neuf volumes, a été modifié, une table des matières donnant à la fin du livre les références des pages dans ces premières publications.
La riche préface de Robert Bréchon, poète lui-même et maître d’œuvre des neuf livres qui servent de base à ces 430 pages, insiste - sous un titre nervalien, L’inconsolé - , sur l’importance des deux vies, la « fausse » qui est la « réelle » et la « vraie » qui est la « rêvée », dans cette œuvre surabondante marquée par l’ hétéronymie et dominée par la « pluralité de la conscience de soi ».
Points forts
Le premier est évidemment cette excellente préface, mêlant les éléments biographiques à une fine réflexion sur le sens et sur la portée de cette œuvre multiforme, dont on peut proposer de saisir l’unité en remarquant que Pessoa « n’a jamais pu se consoler d’être seulement un homme ».
Du très fameux Livre de l’intranquillité de Bernardo Soares à des Essais et Pensées en prose, de traductions du portugais à des versions de l’anglais, avec bien sûr une majorité de poèmes et d’écrits en portugais, le livre permet d’aborder diverses dimensions de l’œuvre, sous un titre révélateur, Je ne suis personne, emprunté au poète et qui est un jeu sur son propre patronyme : « pessoa » signifie « personne » en portugais.
Autre point fort encore, la qualité du travail de traduction, dont l’avant-propos donne déjà une idée au sujet du parti adopté pour traduire fidèlement le titre The Mad Fiddler. A lire l’ensemble du volume, on se convainc facilement, à mesurer l’élégance des formulations françaises, du mérite des traducteurs réunis par Bréchon.
Je me garderai du ridicule de porter un jugement sur les textes eux-mêmes, dus à l’un des plus grands poètes du XXe siècle européen.
Quelques réserves
Deux réserves qui n’en sont pas, puisqu’elles ressortissent l’une et l’autre à la nature de l’entreprise.
Ce n’est ici qu’une anthologie, impuissante à recueillir tous les aspects d’une œuvre aussi polyphonique. Défaut reconnu par Robert Bréchon, lorsqu’il confesse que « ces textes, choisis parmi des centaines d’autres, ne permettent pas de prendre la mesure de l’œuvre ». Ce serait en effet la quadrature du cercle, pour un écrivain dont le même Bréchon affirme au début de son introduction qu’il équivaut, par la variété de sa production, à la fusion en un seul poète, « dans les années 1910-1920 », de « Valéry, Cocteau, Cendrars, Apollinaire et Rimbaud ». La pluralité, tant celle des types d’inspiration que celle des personnages revêtus par l’auteur, est vraiment le maître-mot quand il s’agit de Pessoa.
Mon autre fausse réserve, reconsidérant et nuançant mes précédents éloges, est inspirée par ma conviction qu’en poésie encore plus qu’ailleurs, la traduction la plus scrupuleuse et la plus harmonieuse est toujours, inévitablement, une perte. Il nous faudrait lire Pessoa dans son portugais et dans son anglais.
Encore un mot...
Pessoa est une vie, ou des vies, un esprit ou plutôt des esprits, si vous préférez. Ce livre de poche est un manuel de sagesse poétique et d’intranquillité facile à conserver sur soi, pour l’ouvrir au hasard, au lieu de s’absorber dans sa tablette, dans tous les instants de la vie. Ainsi faisaient, avec son Lucrèce dans la poche de sa redingote puce, le Brotteaux des Ilettes d’Anatole France, et, chez le même auteur, avec son éternel Boèce, l’abbé Jérôme Coignard (Les opinions de M. Jérôme Coignard, ed. Calmann-Lévy, Paris, 1893).
Une phrase
« Faire de soi plusieurs êtres distincts pour pouvoir « sentir » (mais aussi penser, comprendre, imaginer, savoir) davantage : c’est cette opération qui est au centre de tout le système complexe qu’est l’œuvre de Pessoa. » (Robert Bréchon)
« Quand viendra le printemps,
Si je suis déjà mort,
Les fleurs fleuriront de la même manière
Et les arbres n’en seront pas moins verts qu’au printemps dernier.
La réalité n’a pas besoin de moi. »
(Choix de poèmes d’Alberto Caeiro)« Qu’importe ce que nous rêvons,
Ce que nous rêvons est vrai.
Qu’importe l’apparence,
Dieu la crée chose vue
Et dès lors elle est
Réelle comme tout ce que voici. »
(« Episode » dans Choix de poèmes anglais de Fernando Pessoa)
L'auteur
Né et mort à Lisbonne (1888-1935), Pessoa a composé, dans les conditions d’une existence discrète, une vaste œuvre poétique, en vers et en prose, écrite principalement en portugais et en anglais. La quête de soi, sous divers noms d’emprunt, est au fond de ce corpus marqué par une grande variété et une riche innutrition qui en fait comme un carrefour de la modernité européenne. L’importance de Pessoa n’a cessé de croître depuis son décès, avec en particulier la publication tardive (1982) du Livre de l’intranquillité, dont le retentissement a consacré une notoriété désormais mondiale.
Le préfacier
Robert Bréchon (1920-2012), agrégé de lettres, poète et essayiste, a écrit sur Henri Michaux, Michel Leiris, le surréalisme. Spécialiste de la littérature portugaise, il fut le grand révélateur en France de l’œuvre de Fernando Pessoa, dont il a dirigé la publication chez Christian Bourgois. Il a préfacé également l’édition dans la Bibliothèque de la Pléiade des Œuvres poétiques de Pessoa (2001).
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