La réforme des retraites expliquée… au gouvernement

Un livre mince, dans tous les sens du terme, sur le non-dit du déficit du régime de retraite des fonctionnaires d’Etat
De
Hervé Le Bras
Flammarion
Parution le 6 septembre 2023
144 pages
18 €
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3/5

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Thème

L’objet du livre est l’ignorance délibérée par le gouvernement du déficit abyssal du régime des fonctionnaires d’Etat. Il s’élève à 30 à 40 milliards d’€ selon les modalités de calcul. L’auteur met en pièces les prévisions du Conseil d’Orientation des Retraites (COR) qui privilégient, selon lui, artificiellement certains scénarios et ignorent les 30 milliards. Il dénonce l’injustice, selon lui, de la réforme qui pénalise ceux qui ont commencé à travailler tôt, en leur imposant dans 50% des cas de cotiser davantage que 43 ans, parfois jusqu’à 44 ans, et ceux qui ont eu davantage de période de chômage et d’arrêts maladie que les autres.

L’auteur critique non seulement le Gouvernement mais aussi le Conseil Constitutionnel qui aurait eu tort d’invoquer l’augmentation de l’espérance de vie. Il propose d’instaurer un système de retraite qui donne une même durée de retraite en bonne santé pour une même durée d’activité. Il évalue à 6 ans l’écart de l’âge de départ à la retraite entre ceux qui ont commencé à travailler à 16 ans et ceux qui ont commencé à 22 ans, assurant cette équivalence.

Points forts

  • L’accent mis sur le passage délibéré à la trappe du déficit du régime de retraite des fonctionnaires d’Etat est bienvenu. Le caractère confus et très sensible aux hypothèses des prévisions du COR est bien mis en évidence. Le décorticage des dispositions de la réforme des retraites et les analyses démographiques de l’auteur sont précis. La critique de la communication gouvernementale chaotique est fondée. 
  • Des informations statistiques très utiles sont fournies comme la durée de la retraite des Français supérieure de 4 ans à la moyenne de l’OCDE, la parité de revenu des retraités français par rapport à celui des actifs, comparée à 12% de moins pour la moyenne de l’OCDE, leur taux de pauvreté de 3,5% contre 13% pour la moyenne de l’OCDE, la part des retraites de 14,7% du PIB contre 12,7% dans l’UE. Enfin le concept de l’équivalence, pour les différentes catégories, entre la durée de l’activité et celle de la retraite en bonne santé est intéressant. L’auteur est incontestablement un démographe de grande qualité.

Quelques réserves

  • L’absence totale de considérations économiques est incroyable. Si les Français passent 4 ans de plus à la retraite que dans le reste des pays développés, que le coût des retraites représente 2% de PIB de plus que la moyenne de l’UE et que le pouvoir d’achat des retraités est trop élevé par rapport à celui des actifs, la compétitivité de la France et ses équilibres macroéconomiques sont inévitablement gravement atteints. Cela n’a pas l’air de préoccuper l’auteur.
  • La référence au caractère défavorable des scénarios du COR en matière de productivité est surprenante. En effet le COR a sélectionné trois scénarios d’augmentation annuelle de la productivité, exagérément optimistes, de respectivement 0,7% ; 1% ; 1,3%. Or la productivité n’a progressé annuellement que de 0,6% entre 2010 et 2019 et a baissé de 5% depuis cette date, ce qui veut dire une productivité totalement stagnante depuis 2010.
  • La notion d’injustice de l’auteur est à géométrie variable. Il a l’air de trouver anormal que des salariés qui ont eu recours davantage au chômage et aux arrêts maladies que d’autres touchent une retraite moindre ou doivent travailler un peu plus longtemps.
  • Si le concept de l’équivalence activité retraite en bonne santé mentionné plus haut est intéressant, sa praticabilité est discutable. La notion de bonne santé serait difficile à définir et donnerait certainement à la bureaucratie française la possibilité de donner libre cours à ses excès traditionnels.
  • La passion partisane de l’auteur l’aveugle jusque dans ses compétences de démographe. Ainsi il ignore un des acquis fondamentaux de la réforme, la fin des régimes spéciaux dont l’existence constitue une des injustices les plus criantes. Prétendre que le Conseil Constitutionnel n’est pas en droit d’invoquer l’augmentation de l’espérance de vie parce que celle-ci, après le COVID, est revenue au niveau de 2014, n’est guère sérieux. On peut douter également de l’élémentaire bon sens politique de l’auteur qui recommande de faire supporter le déficit du régime des fonctionnaires par le régime général plutôt que par l’impôt. Ce serait socialement très régressif en remplaçant la contribution de l’impôt sur le revenu par une contribution proportionnelle de tous les salariés.

Encore un mot...

Hervé Le Bras est le parfait représentant de ces intellectuels français, parfois brillants dans leur domaine et c’est son cas, obsédés par l’arbre d’injustices de troisième ordre au détriment de la forêt d’injustices beaucoup plus graves, comme les régimes spéciaux de retraite. Leur inculture économique abyssale leur fait perdre tout bon sens économique, alors que les statistiques qu’ils fournissent sont elles-mêmes aveuglantes de clarté.

Il y a 30 ans, le grand économiste Jacques Lesourne, directeur du journal Le Monde de 1991 à 1994, qualifiait la France d’Union Soviétique qui aurait réussi. Hervé Le Bras et ses amis nous préparent une Union Soviétique qui échouerait.

Une phrase

« Les déficits futurs du régime des retraites dont le gouvernement agite la menace pour justifier l’urgence de la réforme n’ont pratiquement aucun sens… » page 29

  • « Quand les cotisations des fonctionnaires et des régimes spéciaux n’ont plus couvert les pensions…, l’Etat n’a pas compensé le déficit en le faisant supporter par l’ensemble du système, mais il a décidé de le renflouer directement. S’il avait suivi la logique de la répartition, il aurait en effet été nécessaire d’augmenter les cotisations de tous les actifs ou leur durée de cotisation, ou de bloquer le niveau des pensions… » pages 41/42
  • « Les points [du projet de réforme à points de 2019 enterré par le COVID] donneraient bien la même retraite aux deux, chaque année, mais le plus précoce toucherait en moyenne sa retraite pendant plus d’années ; donc, au total, le même nombre de points ne donnerait pas la même retraite. » page 49
  • « Le plus gros désavantage que subissent les personnes ayant commencé à travailler avant 21 ans n’est cependant pas l’exigence de trimestres acquis avant un certain âge, mais réside dans un seul terme celui de cotisé… » page 88
  • « S’il fallait en outre s’inspirer de la moyenne européenne pour envisager une réforme, la liste des exceptions françaises à rectifier serait longue. » page 96
  • « Un régime de retraite sera juste si un nombre égal d’années d’activité donne droit à une égale durée de vie en bonne santé à la retraite. » page 103
  • « Une autre réforme est donc inévitable, que ce soit pour purger les 30 milliards [des fonctionnaires d’Etat] ou pour les justifier. » page 125

L'auteur

Hervé Le Bras est un démographe très réputé. Il a écrit une vingtaine de livres, dont certains en collaboration avec Emmanuel Todd, opposant bien connu à l’UE et soutien sans nuances de la Russie Poutinienne.

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