L'âne, une histoire culturelle

D'Apulée à Shrek, servitudes et grandeurs de l'âne ! Une belle iconographie
De
Michel Pastoureau
Seuil
Parution le 31 octobre 2025
160 pages
22,9 €
Notre recommandation
4/5

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Thème

Il y a âne et âne. Celui du conte antique L'âne d'or, homme transformé en âne. Il y a celui qui transporta Marie et Jésus de Nazareth, qui réchauffa de son souffle le Messie. Il y a celui affublé de lourdes charges, de trait ou de bat, animal de toutes les servitudes. Il y a l'âne qui symbolise la bêtise, la lubricité, la folie. Il y a le symbole de la fable et celui restauré dans son authenticité zoologique. Il y a celui des chemins de La Mancha, des Cévennes au jardin du Luxembourg ; il y a une certaine peau (de chagrin) et le songe d'une nuit d'été, celui qui écrit ses mémoires, qui peint avec sa queue, celui un rien bavard mais infatigable optimiste, compagnon d'un prince très laid du cinéma d'animation, et encore l'emblème d'un grand parti politique de l'autre côté de l'Atlantique !

Apulée, Evangiles, enluminures et riches heures, La Fontaine, Buffon, Cervantès, Stevenson, Balzac, Shakespeare, La comtesse de Ségur (née Rostopchine), Dorgelès, Shrek et le parti démocrate américain… A n'en pas douter, sous la plume de Michel Pastoureau, compagnon multi millénaire de toutes les corvées, l'âne est bien présent dans la culture occidentale, sujet de ce nouvel essai sur un des animaux qui a marqué notre civilisation. 

L'âne dans tous ses états, pourrait-on dire, car l'auteur explore à travers le temps les représentations et les usages qui ont été faits de cet animal familier, familier de toutes les corvées, de toutes les railleries, affublé de tous les vices ; restauré petit à petit dans ses vertus - endurance, modestie, labeur - avant une petite rechute sous la forme du bonnet d'âne de l'école républicaine puis symbole du retour à la terre et du lien avec la campagne, compagnon de routes, ami des enfants, héros de cinéma, de la modeste Peau d'Âne à l'ami du prince très laid !

Points forts

Il y a trois ans, en chroniquant du même auteur, Le corbeau, j'écrivais qu'il y a deux approches pour décrire les qualités de ce livre. Ce point de vue reste tout à fait d'actualité. 

Sur le fond, il propose un voyage extrêmement documenté sur l'image de l'âne dans la civilisation occidentale. De l'Antiquité qui l'honore raisonnablement au Moyen Âge qui le stigmatise largement tout en en faisant une exégèse abyssale afin de savoir si ayant porté Marie et le Christ, il méritait, dilemme, égards ou mépris - mépris qui était plutôt le point de vue dominant de l'époque ! Les Lumières, Buffon en tête, en restitua l'identité zoologique, vantant les qualités qui le différencie du cheval, animal noble par culture et par nature. Avant lui, La Fontaine et quelques autres ne le traitèrent pas forcément bien, mais qu'importent les railleries des savants, l'âne était le compagnon de toutes les fermes, animal de bât - comprenez, qui porte loin et lourd ! L'histoire se poursuit, et les 400.000 ânes du milieu du 19ème siècle ne connurent pas les tendresses dont furent progressivement sujets leurs 20.000 descendants d'aujourd'hui. 

Depuis 2022 et l'édition de l'essai sur Le corbeau, sur la forme, rien n'a changé, et c'est heureux. Une belle écriture, élégante et simple, très accessible ; un beau papier couché mat ; de très belles et pertinentes illustrations issues des archives iconographiques, pièces archéologiques, livres rares, riches heures, gravures, extraits de magazines et autres témoignages argentiques, dont un joli et tendre portrait à ne pas manquer à la page des remerciements !

Quelques réserves

Je n'en vois pas, sauf à considérer le sujet sans intérêt. Une petite nuance quand même : les légendes des illustrations reprennent souvent mot pour mot une partie du texte qui les accompagnent. A part identifier l'œuvre, elles n'apportent donc pas de valeur ajoutée au texte. 

Encore un mot...

L'âne a incontestablement marqué notre culture ; ce beau livre, bien réalisé, sobre et élégant, en témoigne. Il nous aide à comprendre comment ces êtres familiers ont façonné au fil des âges, nos représentations, nos a priori. Cet essai regorge d'informations intéressantes, et je prendrais comme ultime argument l'exemple de l'association de l'âne, de ses oreilles, avec celle de la symbolique de la bêtise et de la folie. Ce chapitre, parmi d'autres, qui aborde aussi la symbolique des couleurs qui leur sont associées, est passionnant. Notre regard sur l'âne s'éclaire des racines très anciennes de ses représentations et de leur décryptage érudit sous la plume de Michel Pastoureau ! Je n'oserais vous dire que vous seriez un âne de ne pas lire cette histoire culturelle - ce serait faire injure à l'animal et à son auteur !

Une phrase

  • "L'âne est la monture de Sancho Pança, fidèle serviteur et compagnon du héros du livre qu'il accompagne dans ses folles aventures et qu'il essaie en vain de raisonner. Sous la plume de Cervantès, ce baudet diffère quelque peu de l'image qu'en donnent les livres d'emblèmes et les manuels d'iconologie. Il n'est ni stupide, ni obstiné, encore moins avare ou vaniteux, mais simplement à l'image de son maître: rustre, grossier, vorace, plus ou moins lâche et paresseux, mais également dévoué et parfois assez joyeux.
    Comme Sancho, il aime manger et dormir, mais fait preuve d'humilité et d'un certain bon sens, ce qui n'est pas toujours le cas de Rossinante, le cheval de Don Quichotte. Et comme tous les ânes, c'est une monture de pauvre, lent, fatigué, misérable" p 91

  • "Le bonnet d'âne.
    Dans l'Antiquité romaine, la figure de l'âne est déjà parfois associée à l'incapacité d'apprendre. Mais c'est au Moyen Âge que le bonnet à longues oreilles fait son apparition pour coiffer les jeunes clercs incapables de lire ou de chanter le psautier. Chez les écoliers, ce bonnet devient fréquent vers la fin du XIXème siècle et le reste jusqu'au milieu du XXème.
    En France, à l'école primaire, son apogée se situe sous la Troisième République, quand l'instruction publique devient obligatoire. Porter cet attribut infamant est un rituel laïque de punition et d'humiliation." Légende de l'illustration de la page 142

  • "L'âne est également présent au cinéma, plusieurs films dénonçant la maltraitance dont il fut longtemps victime (ainsi le célèbre film de Robert Bresson, Au hasard Balthazar, 1966) ; d'autres attirant l'attention sur son rôle d'auxiliaire des armées pendant la Première Guerre mondiale (Le Héros de la Marne, 1938) ; d'autres encore, plus ludiques, le transformant en un compagnon de voyage tout à la fois joyeux et récalcitrant (Antoinette dans les Cévennes, 2020). À ces longs-métrages s'ajoutent de nombreux documentaires et différents films d'animation, parmi lesquels Shrek (2001) et ses suites ont connu un succès planétaire." P 144

L'auteur

Michel Pastoureau est un historien spécialiste de la symbolique, notamment animale. Sa thèse, soutenue en 1972 portait sur Le bestiaire héraldique médiéval. Professeur et Directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études, il y a dirigé pendant 37 ans la chaire d'histoire de la symbolique occidentale. L'héraldique, les couleurs, les animaux et leur symbolique tiennent une grande place dans son œuvre littéraire, très fertile, traduite dans une trentaine de langues. Sur le thème animalier, et dans la même collection au Seuil que L'âne, Michel Pastoureau a publié des ouvrages sur Le Corbeau,  Le loupLe taureau et la baleine - quatre autres histoires culturelles !

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