Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt
Publication le 11 septembre 2024
235 pages
21 euros
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Thème
Nous vivons un moment douloureux. La déliquescence de notre société occidentale se manifeste jour après jour. Le constat est rude et troublant, pour ne pas dire anxiogène pour user d’un terme très actuel. La politique au sens noble s’essouffle, l’approche sociologique s’éreinte en digressions soporifiques, l’économie s’affuble de concepts rapidement hors de contrôle de leurs propres concepteurs…
Certes, et alors ?
Bérénice Levet nous propose, en se rapprochant des divers écrits d’Hannah Arendt, d’analyser les raisons de ce marasme, en s’éloignant des diktats de pensée - ou plus exactement de non-pensée - insufflés par les canaux médiatiques habituels. Elle nous incite à nous poser un instant et à prendre le temps de comprendre cette cascade d’événements pour mieux les cerner et peut-être amenuiser leur capacité de nuisance.
L’Histoire a une fâcheuse tendance à se répéter et Bérénice Levet, par sa connaissance érudite des origines de la décadence des empires grecs et romains qui ont précédé notre empire chrétien, et en puisant dans la pensée d’Hannah Arendt, au travers de ses œuvres les plus célèbres, Les Origines du totalitarisme (paru en 1951) et Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du Mal (publié en 1963), nous amène avec virtuosité sur la voie de la réflexion.
Points forts
L’essai de Bérénice Levet est brillant et abordable. L’hermétisme relatif du discours philosophique est ici diminué par une écriture concise et élégante. La pensée d’Arendt est analysée avec l’admiration affectueuse et la profondeur respectueuse d’une élève pour son maître…
Une forme d’harmonie se dégage très vite entre les pensées de nos deux philosophes, la symbiose est touchante et le texte est d’une grande efficacité sans grandiloquence ni détours inutiles.
Bérénice Levet s’inspire des préceptes énoncés par H. Arendt pour alimenter son propos : affaissement de l’axiome tripartite romain, « religion, tradition, autorité », renoncement au « donné » à la naissance, à savoir l’héritage culturel de ceux qui nous ont précédés, et par là-même refus de se vêtir du rôle qui est assigné à chacun de faire croître cet héritage pour augmenter le monde et son humanité au prétexte de l’éclosion du Moi au détriment du Monde, éloignement du Réel…
Cette énumération sombre reçoit cependant l’éclat d’une lumière vacillante venue du tréfonds de l’intelligence et de la réflexion que l’essai de Madame Levet nous invite à lire avec avidité, même si…
Quelques réserves
L’espoir d’un sursaut de l’homme se doit d’être imaginé.
Le texte de notre philosophe n’en manifeste pas l’imminence !
Accueillons cependant le dire du philosophe Alain : « Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté ».
Encore un mot...
Hannah Arendt se définissait elle-même comme une philosophe de la politique dans son acception première de conduite de l’homme dans sa mission initiale, pré-moderne, de recevoir avec reconnaissance et dignité ce qui lui a été transmis à la naissance afin d’en amplifier la valeur et la pérennité et d’en assurer la transmission aux générations suivantes.
Il est habituel de considérer ainsi Arendt comme la philosophe de la naissance, à rebours de nombre de ses confrères, plus occupés par la philosophie de la fin de la vie.
Son travail permet de décortiquer les mécanismes bien antérieurs au XXème siècle pour comprendre l’altération dramatique de celui-ci.
Et ici intervient un aspect essentiel de la pensée arendtienne : comprendre.
Comprendre sans verser dans une acceptation fade de tous événements, ce qui a pu lui être reproché après la publication de ses rapports journalistiques au cours et au décours du procès Eichmann !
Le livre de Bérénice Levet est important, par sa remise en question des divers agissements de l’homme dit moderne et l’aide qu’il nous offre à nous aussi de comprendre les mutations déstructurantes qui nous accablent aujourd’hui…
Une phrase
« …l’esprit de la modernité, son projet, qui se révèle une impasse, est d’être entré en rébellion contre le passé, ce donné par excellence, et d’avoir ainsi privé les hommes et les sociétés d’un sol, d’un encrier dans lequel plonger la plume, bref de ce qu’elle nomme un « monde », d’avoir voulu croire que le présent pouvait se suffire à lui-même ». P.113
L'auteur
Bérénice Levet, née en 1971, est une philosophe et essayiste, collaboratrice pour diverses revues dont Causeur, La Revue des deux mondes ou Esprit.
Sa thèse de doctorat l’a conduite à travailler sur l’œuvre d’Hannah Arendt qu’elle continue d’analyser depuis une vingtaine d’années.
Plusieurs de ses ouvrages dont Le crépuscule des idoles progressistes (Stock, 2017) ou L’écologie ou l’ivresse de la table rase (éditions de l'Observatoire, 2022) ont été très remarqués.
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