Réconciliation. Mémoires

Touchant et instructif sur l’histoire contemporaine de l’Espagne
De
Juan Carlos Ier d’Espagne
Stock
Parution le 5 novembre 2025
505 pages
26,90 €
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Thème

Juan Carlos, le roi déchu, raconte sa vie, ce qui est au demeurant l’objet d’un ouvrage classé  Mémoires, sous le titre subsidiaire et audacieux de Réconciliation. Réconciliation avec son fils, avec sa femme et avec l’Espagne qui lui ont tous en chœur imposé l’exil, comme un retour aux sources quand on sait qu’il est né à Rome pendant la guerre d’Espagne, qu’il a vécu enfant au Portugal au milieu de toutes les familles d’Europe privées de leurs couronnes et qu’il finit ses jours esseulé sur un ilot du côté d’Abu-Dhabi.  

Le récit commence paradoxalement par la fin, l’abdication de 2014 et son départ volontaire pour les Emirats, son île d’Elbe qui prendra vite l’aspect de Sainte-Hélène, cette fois contre son gré. Il en évoque les causes, ses fautes morales sur le mode de la « faute avouée, à moitié pardonnée », quelques prébendes qu’il qualifie de « cadeaux », quelques frasques extraconjugales qui n’altèrent pas l’amour et l’estime qu’il porte à Sofia et ne font pas de lui un prédateur sexuel, dans un plaidoyer pro domo presque convaincant.  

Le débat ainsi posé, le récit de sa vie s’engage, cette fois par le début, celui de son ascendance inégalable déclinée sans snobisme qui lui vaut de descendre des rois capétiens, de Louis XIV et aussi bien de la Reine Victoria, de cousiner avec le Comte de Paris et la Reine d’Angleterre, cette « Lilibeth » qu’il adore, de son enfance du côté d’Estoril au milieu de tout le gotha européen dans une ambiance très « maison de famille ». Suivent l’évocation de son éducation de roi dans les académies militaires, à Saragosse et en Galice, ses relations avec Franco qui a décidé sans le lui dire de l’installer sur le trône plutôt que Don Juan, Comte de Barcelone, l’héritier légitime d’Alphonse XIII, son père aimé et admiré.

Vient ensuite l’époque de son ascension statutaire qui va le faire passer de l’ombre à la lumière, du rôle de l’idiot utile à celui de monarque, un rôle qu’il va conceptualiser et constitutionnaliser avec Torcuato Fernandez-Miranda et Adolfo Suarez, défendre et assumer dans un contexte très conflictuel, celui d’une Espagne qui n’a pas rompu avec ses fractures ancestrales, entre phalangistes, républicains et communistes, et pas plus oublié ses velléités d’indépendance, des Basques aux Catalans, les menaces venant de partout, de l’ETA terroriste, de l’armée traditionnelle, des antimonarchistes de tous poils.  Contre toute attente, l’homme va se montrer à la hauteur de la tâche, ce que les observateurs de toutes obédiences admettent aujourd’hui dans un concert unanime faisant du dernier des Bourbon l’artisan de la transition démocratique et sans doute aussi le meilleur ambassadeur de l’Espagne moderne.  

Points forts

  • Un style clair sans effet littéraire, un propos lucide, sensible et humain, sur lui-même, sur ses capacités et ses limites, sur son action ;
  • Un contenu historique précieux sur l’histoire de l’Espagne nouvelle qui, au terme de trente-cinq années de réclusion franquiste, va s’ouvrir avec lui au progrès, à l’économie de marché, à la démocratie, à la libération des mœurs, à l’Europe ;
  • L’idée même des « mémoires » d’un roi, exercice inédit et intéressant à ce titre.

Quelques réserves

Celles que l’on exprime toujours quand il est question d’autobiographie, propres au déficit d’objectivité, de l’ordre des arrangements que l’on fait avec soi-même ; libre à ses contempteurs de lui porter la contradiction !

Encore un mot...

La première et la deuxième parties du livre consacrées pour l’une à sa disgrâce et pour l’autre à son enfance, laissent un peu le lecteur au bord du chemin, le ton gentiment « mélo » tendant la main à la petite histoire. Mais la suite suscite vraiment l’intérêt car on découvre le bonhomme au fil de l’eau, plein d’intelligence, de charisme et d’empathie. Le mutisme qu’il s’impose dans son statut patient de « jouet » du dictateur, les appuis qu’il va chercher très en amont de son intronisation sur tout l’échiquier politique, les amitiés qu’il va nouer dans la simplicité des échanges, son empathie exceptionnelle facilitée par ses liens avec le monde entier façonnent un portrait dont les contours s’affinent au fil du récit, celui d’un homme solide, opiniâtre, astucieux et sincère. Son goût pour le sport et pour la mer, son aisance dans tous les mondes et dans toutes les langues ajoutent au panache en le rendant souriant, accessible et moderne.

La liste de ses contempteurs ne pèse finalement pas lourd face à celle de ses amis, Adolfo Suarez, Felipe Gonzalez, les Grimaldi, les Clinton, son beau-frère Constantin, roi de Grèce éphémère, Elizabeth II, Juan Antonio Samaranch, Mario Vargas Llosa, Slava Rostropovitch, le roi Fahd, le cheikh Zayed, le roi Hussein de Jordanie, Nelson Mandela, Rafaël Nadal… La liste est aussi éclectique que interminable, surtout si on l’étend à ceux avec lesquels il a échangé, instruit, construit, Bush Père, Mitterrand, Gorbatchev, au service du bilan impressionnant de l’Espagne sous son règne, en termes économiques, diplomatiques et politiques, sportifs et artistiques. Ainsi peut-on évoquer de manière symbolique son entrée dans la CEE, l’Exposition Universelle de Séville, les Jeux Olympiques de Barcelone, autant d’événements qu’il a anticipés et pour lesquels il a œuvré.

Enfin, la dernière page fermée, une réflexion intéressante s’engage sur le sort de ces hommes d’Etat, investis d’une tâche immense et qui s’en acquittent, pour tomber finalement sous les feux croisés des faiblesses humaines et des sollicitations malicieuses, des assauts répétés des ultras qui requièrent une morale exemplaire dans une approche janséniste du pouvoir alors que le pays lui-même et dans le même temps tourne le dos aux vertus qui l’ont longtemps corseté, et encore en l’espèce, au préjudice d’un roi dont le pouvoir participe d’un principe héréditaire et non méritocratique. On se souvient bien sûr qu’il n’y a jamais loin du Capitole à la Roche Tarpéienne ! La réflexion est donc ouverte une fois de plus, d’autres en ont fait les frais, ainsi Louis XVI, son lointain cousin, qui ouvrira les cahiers de doléances et tombera pour un collier. 

Une phrase

“ À l’issue de cet entretien dans le Bureau ovale, je me suis rendu au Capitole, cette enceinte historique qui accueillait pour l’occasion une session conjointe de la Chambre des Représentants et du Sénat. J’avais conscience que j’allais prononcer un des plus importants discours de mon existence, qui serait retransmis à la télévision espagnole. Là, devant ce partenaire de dignitaires américains, j’ai promis clairement la démocratie aux Espagnols. C’était la première fois que je prenais publiquement cet engagement. J’ai ressenti la fierté et la force de faire alors cette promesse car je savais que je pourrais la concrétiser dès mon retour en Espagne. J’avais un plan en tête et je comptais bien passer à l’action. À l’issue de mon discours, j’ai été saisi par l’explosion d’une immense ovation. Les députés se sont pressés autour de moi pour me féliciter et me serrer la main. Je fus envahi par l’émotion, réconforté par tant d’enthousiasme.” P.218 

L'auteur

Juan Carlos est né à Rome en 1938. Il est le fils de Don Juan, comte de Barcelone, fils d’Alphonse XIII, descendant des Bourbon et de Louis XIV en ligne directe et aussi des Orléans par sa mère, encore de la reine Victoria par sa grand-mère paternelle. Franco l’a choisi pour successeur plutôt que son père, sans lui dicter les termes du changement à venir tout en les suggérant, dans des conditions qui vont l’amener, en sa qualité de jeune Roi d’Espagne intronisé le 22 novembre 1975 à trente-sept ans, à engager la transition démocratique par l’adoption d’une Constitution nouvelle, conçue et rédigée avec un collège de juristes et d’experts. Il a épousé Sophie de Grèce avec laquelle il s’installa à la Zarzuela. Trois enfants sont nés du couple royal, les infantes Elena et Cristina et Felipe VI, actuel roi d’Espagne depuis l’abdication de son père en 2014. Il a écrit ses mémoires à Abu-Dhabi où il réside actuellement, dans un exil de fait, avec son assistante, Laurence Debray, et en français.  

Ajouter un commentaire

Votre adresse email est uniquement visible par Culture-Tops pour vous répondre en privé si vous le souhaitez.

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Ils viennent de sortir