La Splendeur et l’Infamie

Un régal pour les admirateurs du bouledogue au cigare
De
Erik Larson
Traducteur Hubert Tézenas
Le Cherche Midi
26 août 2021
688 pages
24,50 €
Notre recommandation
4/5

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Thème

 Erik Larson chronique la période qui court du 10 mai 1940, date de la nomination, à 65 ans,  de Winston Churchill au poste de Premier Ministre, au 10 mai 1941 qui coïncide avec l’apogée de la guerre aérienne allemande marquée par une agression brutale contre Londres. L’auteur précise son ambition au début de son livre : “ce récit ne se veut en aucun cas un récit définitif de la vie de Churchill” (traitée par ailleurs dans d’innombrables ouvrages, y compris par Churchill lui-même), mais plutôt “un récit plus intimiste qui explore la façon dont Churchill et son premier cercle s’y sont pris pour survivre au quotidien …” Larson relate ainsi  “les moments sombres et légers, les chagrins et les rires et les petits épisodes insolites qui révèlent comment la vie a été réellement vécue sous la tempête d’acier hitlérienne”, avec, en toile de fond, le déroulé chronologique précis des événements (la montée en cadence de la guerre menée par la Luftwaffe,  la débâcle française, Mers el- Kébir ou les efforts incessants de Churchill pour rallier les États-Unis à la cause anglaise).

 En rassemblant une foule de documents historiques – journaux intimes, lettres, mémoires – d’amis, membres de la famille, collaborateurs, et même ennemis,  Larson donne chair au personnage devenu cette année-là Churchill, “le bouledogue au cigare que nous pensons tous connaître’” et qui “a montré au monde à quoi pouvaient ressembler le courage et les qualités d’un dirigeant”.

Points forts

Ce gros livre est jubilatoire. Il dénote un mélange de tendresse et d’admiration pour ce personnage absolument hors normes auquel nous sommes tous redevables. Larson a recensé et agencé un matériel anecdotique considérable qui vient en contre-point parfait du récit historique de la bataille d’Angleterre. Ainsi, la lecture est à la fois instructive et très plaisante.  

 Larson ne néglige pas la narration précise des événements qui ont failli emporter la civilisation. Mais l’attrait de sa somme repose surtout sur sa capacité à nous faire partager le quotidien intime de ces dirigeants et témoins de premier plan aux prises avec un risque mortel, grâce à un usage parfaitement dosé de récits individuels qui se superposent intelligemment avec la ‘grande histoire’.

 L’auteur utilise avec talent les récits de ces témoins aux traits de caractère si britanniques auxquels, sans trop l’admettre, nous sommes tous plus ou moins sensibles :  humour, sang-froid, détachement, rationalité, et enfin ‘fighting spirit’. Le récit n’en est rendu que plus savoureux, un peu comme revoir Downton Abbey !

On croise ainsi des témoins-clés aussi attachants que Mary Churchill, la dernière fille de Winston, aux prises avec des questions sentimentales ;  Randolph Churchill, le fils buveur et joueur invétéré et Pamela, son épouse, dont la carrière survivra longtemps à la mort de son mari ;  John Colville, le raffiné secrétaire particulier de Churchill qui avait déjà servi Chamberlain ; Lord Beaverbrook, un ami intime du Premier Ministre, redouté et disruptif - dirait-on aujourd’hui - Ministre de la Production aérienne, un personnage absolument clé dans la résistance à l’offensive aérienne allemande censée préluder à un débarquement terrestre ; Lindemann, dit le ‘Prof’, chargé d’évaluer ‘le monde avec une objectivité scientifique’ pour le compte de Churchill (et le malheur des autres collaborateurs du premier ministre !) ; ou encore la délicieuse – et redoutée par Winston lui-même – Clementine Churchill, la seule à pouvoir enjoindre son mari de ‘garder une conduite de haut niveau’ même au plus fort de la pression nazie.

 Mais dans l’intérêt du croisement des perspectives sur la bataille en cours, Larson n’hésite pas non plus à piocher dans les carnets de Goebbels, et ses spéculations sur la capacité de résistance du peuple anglais ou ses commentaires sur les prestations de Churchill à la radio ou aux Communes.

 Ceux qui sont familiers avec la personnalité de Winston, apprécieront, parfois le sourire aux lèvres, les méthodes du Premier Ministre pour conduire efficacement cette guerre. On peut citer ses “minutes” (des dizaines par jour !), des notes brèves qui contenaient ses directives, dictées à sa secrétaire du matin au soir ; ses exhortations à la concision -  “ne pas condenser vos pensées serait signe de paresse” disait-il à ses collaborateurs ; ou ses dossiers Keep Handy qui lui permettaient de recycler des extraits de poème ou de citations bibliques dans ses discours. Churchill était obsédé par le mouvement dans tous les domaines, comme le reflétait sa pratique de coller des étiquettes adhésives rouges exigeant une “Action ce jour” sur toutes ses minutes.

 Le livre de Larson a également le mérite de dresser un portrait sensible, équilibré et attachant de l’homme. A la fois exalté (il suscitait initialement beaucoup de méfiance auprès des parlementaires britanniques et des américains), flamboyant,  électrique, imprévisible, indomptable, fasciné par les nouvelles technologies (souvent mal assimilées…), persuasif (il finit par convaincre les américains d’aider les britanniques au prix de lettres suppliantes à Roosevelt et d’une cour assidue auprès de ses envoyés spéciaux , Hopkins et Harriman). Mais aussi courageux,  intrépide, dépourvu absolument de vanité personnelle et très sensible (l’auteur rapporte par exemple ses larmes après l’attaque de Mers el-Kébir).

 On sourit aussi beaucoup à l’évocation des week-ends de Churchill dans les résidences de Chequers et de Ditchley où étaient conviés de nombreux collaborateurs et autres invités comme le Général de Gaulle où les sujets les plus graves se discutaient dans une ambiance parfois loufoque et où cigares et liqueurs -  très appréciés par Winston - occupaient une place centrale !

Quelques réserves

La traduction de l’ouvrage est remarquable mais celle du titre nous laisse un peu perplexe. La cohérence du titre original avec le propos du livre ne saute pas aux yeux non plus.

Encore un mot...

De très bons moments de lecture qui séduiront tout particulièrement les aficionados du grand Churchill (dont nous sommes absolument !) et les historiens amateurs. On ne mesure certainement pas assez le tribut dont l’Occident est redevable à Churchill et à son peuple, alors dernier rempart contre le Nazisme après la débâcle française. Et sur une touche plus légère, on se délecte encore et toujours de l’humour teinté de dérision dont Churchill et ses chroniqueurs pimentaient leur quotidien si stressant.

Une phrase

On ne résiste pas au plaisir de glisser ici quelques descriptions savoureuses du personnage ou de l’ambiance à la fois professionnelle, grave et légère qui régnait dans l’entourage de Churchill. Un motif suffisant en soi pour avoir le livre en mains !

‘J’ai rarement rencontré quelqu’un présentant d’aussi étranges lacunes sur le plan des connaissances et dont l’esprit soit secoué par d’aussi grands soubresauts’ (Lord Halifax parlant de Churchill) – page 43

‘Brooke compara l’effet de cette attitude au ‘faisceau d’une lampe torche qui se déplaçait en permanence et pénétrait dans les moindres recoins de l’administration’ (à propos des minutes)’ – page 51

‘Churchill dormait au 10 Downing Street. Quand les bombardiers arrivaient, il consternait Clementine en montant sur le toit pour les observer’ – page 311

‘Il arrivait souvent que des fonctionnaires embarrassés croisent Winston, drapé tel un empereur romain dans sa serviette de bains, qui traversait dégoulinant ce couloir central pour aller de sa salle de bains à sa chambre’ – page 474

‘il (Churchill) alluma le gramophone de Chequers et mit des marches et chants militaires… Il exécuta ensuite une série de mouvements de fusil et de baïonnette, toujours dans sa barboteuse qui le faisait ressembler à un intrépide œuf de Pâques bleu clair parti faire la guerre’ (Colville à propos d’une soirée à Chequers) – page 526

‘Le sentiment d’un moment de bascule décisif imprégna tout le week-end… Le moyeu de l’univers était ici’ (Mary Churchill à propos d’une rencontre Churchill - Harriman à Chequers) – page 539

‘Quand le train démarra, Churchill salua la foule en agitant sa main depuis la fenêtre… Puis, attrapant un journal, il se rassit et le leva devant son visage pour cacher ses larmes. « Ils ont tellement confiance, dit-il. C’est une grave responsabilité »’. – page 567

 

L'auteur

Frank Larson est un journaliste, écrivain, enseignant et conférencier américain. Il a notamment publié : Issac's Storm (1999) ; Le Diable dans la ville blanche (2003) ; Passagers de la foudre (2006) ; Le jardin de la bête (2011), un reportage historique sur le destin de la famille du premier représentant diplomatique américain auprès du régime nazi.

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