La tragédie migratoire et la chute des empires- Saint Augustin et nous

Une réflexion pertinente sur notre époque, à travers le prisme augustinien
De
Chantal Delsol
Odile Jacob
Parution le 2 janvier 2026
205 pages
22,90 euros.
Notre recommandation
4/5

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Thème

La chute de l’Empire romain, qui a lieu à la fin du cinquième siècle après Jésus Christ, n’a pas été un événement soudain, mais l’aboutissement d’un processus de longue haleine. Cet effondrement annoncé a sans doute été lié à un aveuglement ou un péché d’orgueil des Romains, persuadés de résumer à eux seuls le monde, et de représenter un empire trop envié pour être contesté puis anéanti. Mais les nouveaux peuples qui composent peu à peu l’Empire le précipitent vers sa dispersion. Il ne s’agit donc pas d’une invasion unilatérale mais d’un processus collectif, auquel les vaincus prennent part dans une sorte de résignation mêlée d’aveuglement.

Le cinquième siècle de notre ère correspond également à la seconde partie de la vie de Saint Augustin, né sous le nom d’Augustin d’Hippone en 354, converti au Christianisme en 386 et mort en 430, théologien qui sera canonisé en 1298. En quoi la pensée de Saint Augustin a-t-elle appréhendé cette chute, et en quoi peut-elle faire écho à la situation de notre monde occidental actuel, en nous donnant des clefs pour l’analyser et la comprendre ? Telle est la question qui est traitée dans cet essai fluide et original. 

Points forts

  • L’essai se lit extrêmement facilement, étant écrit avec un style fluide et agréable. Saint-Augustin est cité, mais avec mesure et de façon très accessible. La notion de culpabilité chrétienne de l’Empire Romain, qui perdure dans nos civilisations occidentales sous la forme du post-chrsitianisme, est très bien analysée, et toujours avec une sorte de distance et de hauteur qui rend le texte très agréable à découvrir. Cette idée d’un « empire très civilisé, puissant et orgueilleux » investi par des cultures plus frustes, est exposée de manière nette et synthétique, avec une aisance qui ne sombre jamais dans un fastidieux exercice académique. En ce sens, l’auteur n’égare jamais son lecteur dans une érudition trop démonstrative, tout en s’appuyant sur des sources particulières et intéressantes. 
  • Certes engagé, cet essai ne sombre pas non plus dans un tableau manichéen qui opposerait avec facilité un bien intérieur et un mal venu de l’extérieur, mais cherche au contraire à comprendre profondément les défauts inhérents du monde qui attire d’autres cultures, à travers une autocritique lucide, sans être excessive. L’imperfection est inhérente à toute civilisation, l’étude du contexte est fondamentale pour comprendre ce qui anime les forces en présence, c’est en tous les cas ce que démontre l’auteur qui ne cède pas à la tentation de réaliser un portrait trop tranché des uns ou des autres. C’est peut-être ce caractère nuancé qui fait la qualité du texte et donne au lecteur à réfléchir. Le ton n’est pas non plus au désespoir ou au catastrophisme, et il se dégage de cet essai comme une forme de sagesse. Cet esprit plus philosophique que purement idéologique donne au texte une liberté de ton très appréciable. 

Quelques réserves

C’est peut-être cette liberté, rendant cet essai difficilement classable, qui pourra a contrario décevoir les attentes de ceux qui espèrent lire des thèses plus militantes et incisives, ou bien des essais plus abstraits et conceptuels. 

Encore un mot...

Un essai libre et lucide sur notre société et son avenir, à la lumière de l’Histoire et de la pensée augustinienne.

Une phrase

“Jusqu’à récemment, l’Occident moderne est un empire à la manière de Rome. À partir du XVe siècle et de l’âge des grandes découvertes, l’Occident (le « pays du soir ») a littéralement conquis le monde, par les armes, par les missionnaires (du christianisme puis des droits de l’homme) et par la convoitise culturelle qu’il suscitait partout. L’Europe a d’abord avalé les deux Amériques, celle du Sud puis celle du Nord, avec facilité puisque vivaient là des peuples beaucoup moins armés. Puis l’Europe devenue Occident s’est emparée de l’Inde, du Moyen-Orient et de l’Afrique, enfin des pays d’Asie, poignardant la Chine de blessures de toutes natures.

Au XIXe siècle, la maîtrise du monde par les différents peuples d’Occident était appelée chez nous « le Grand Jeu », signe du caractère à la fois provocant, violent et cynique de cette emprise universelle sur le monde. Tous les pays de la planète ont été avalés et parfois digérés (ce qui n’est pas la même chose), en tout cas ébranlés et influencés culturellement s’ils n’étaient pas pris en tutelle. Finalement, la plupart des nations du monde affichent des frontières dessinées par l’Occident, lequel a apporté partout, pour le meilleur et pour le pire, ses unités chirurgicales, ses émancipations, ses religions, ses techniques, son planning familial, son capitalisme, et la liste est infinie.

Partout où désormais l’on se rend sur la Terre règnent des organisations et des habitudes – vestimentaires, alimentaires, médicales, logistiques, etc. – qui ont été initiées par l’Occident. Nous vivons dans un monde uniformisé par nos brevets et nos modes d’être, par nos sciences et par nos arts, même s’il arrive souvent que des pays lointains déploient nos trouvailles aussi bien ou mieux que nous-mêmes, comme lorsqu’un organiste japonais joue du Bach. Cela s’appelle un empire. Rome voulait le monde. Pas de doute : l’Occident VEUT le monde, en tout cas a voulu, puisque depuis quelques décennies la détermination conquérante s’est transformée en culpabilité. Et toute cette entreprise formidable se produit presque à l’insu du dominateur.” P.18.

L'auteur

Chantal Delsol est philosophe, écrivain et éditorialiste. Docteur ès lettres et professeur à l’Université, elle a créé le Centre d’Etudes européennes, actuellement dénommé l’Institut Hannah Arendt, lequel se consacre, entre autres, à l’étude des relations entre l’Europe occidentale et l'Europe centrale et orientale. Chantal Delsol a été élue à l’Académie des sciences morales et politiques (Institut de France) en 2007, et en a assuré la présidence en 2015. Ses travaux portent notamment sur la modernité tardive, la démocratie, le totalitarisme et le populisme, la philosophie du droit et sur l’histoire du christianisme. Elle est par ailleurs éditorialiste au Figaro et sur Atlantico. Elle est l’auteur d’essais de philosophie politique et morale, de livres d’histoire des idées et de romans, traduits en de nombreuses langues. Elle a obtenu plusieurs prix littéraires, dont le Prix Mousquetaire en 1996 pour Le Souci contemporain (La table Ronde) et le Prix Raymond de Boyer de Sainte-Suzanne de l'Académie française en 2001 pour Éloge de la singularité : essai sur la modernité tardive. (La Table Ronde).

Sur le site : 

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