L’Appel de la tribu

Les penseurs du libéralisme du XXe siècle, vu par le plus célèbre des écrivains sud-américains : instructif même pour aujourd’hui.
De
Mario Vargas Llosa
Trad. de l'espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort -
Gallimard coll. Du monde entier,
Janvier 2021 – 319 pages, 22 €
Notre recommandation
3/5

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Thème

Mario Vargas LLosa offre au lecteur son itinéraire intellectuel par l’évocation de quelques auteurs supposés « libéraux », tous issus du XXème siècle à l’exception d’Adam Smith, dans une approche philosophique, économique et politique du libéralisme. Il est peu question d’eux, l’auteur négligeant la biographie pour s’intéresser à leurs œuvres et leurs inspirations mutuelles et convergentes.

 Ce panthéon est ainsi composé de diverses figures, toutes européennes, auteurs féconds en conférences, traités et autres essais, analystes et professeurs d’université qui ne se commettront jamais dans la vie civile et politique (à la différence de l’auteur), au premier rang desquels l’Ecossais Adam Smith, esprit universel par excellence et figure des « Lumières », économiste, astronome et avant tout moraliste, humaniste et philosophe. Encore l’Espagnol Ortega Y Gasset qui va chercher la voie médiane entre l’extrémisme dogmatique de gauche et le conservatisme de droite dans une Espagne rongée par une guerre éponyme, civile et fratricide, par le franquisme réactionnaire et protectionniste, les séditions basque et catalane.

Suivent Friedrich von Hayek, un Viennois né avec le siècle, émigré aux Etats-Unis puis en Angleterre, proche de Karl Popper, un autre Viennois d’origine juive, esprit ouvert né dans cette « Tour de Babel » qu’était le Vienne du début du siècle, un bouillon de culture cosmopolite et multiculturel qui n’aura pas raison de l’Anschluss quelques dizaines d’années plus tard. Encore Sir Isaiah Berlin, Russe de famille juive né à Riga en Lettonie et émigré avec sa famille à Saint-Pétersbourg puis en Angleterre, professeur à Oxford et à Harvard, pourfendeur du communisme et des communistes qu’il a vu à l’œuvre dans son enfance et dont il dénonce l’imposture et les crimes, ceux d’ordre intellectuel de Marx, ceux plus politiques de Lénine et de Trotsky. Enfin et en point d’orgue de cette évocation, deux Français, Raymond Aron et Jean-François Revel. Aron, français certes mais distingué dans son expression sur le mode réservé des Anglo-saxons, ardent défenseur du libéralisme, pragmatique et lucide, tolérant et raisonné, l’absolu contraire de Sartre, son condisciple à Normale, trublion de génie et sinistre inspirateur de l’aveuglement

Points forts

La découverte de certains de ces intellectuels, ignorés du profane, de leur pensée et de leurs œuvres, comme une invitation à les lire.

La juxtaposition de leurs œuvres pour en comprendre la synergie et la convergence, chacun inspirant l‘autre au service d’une pensée éclairée qui fuit la facilité et le populisme toujours à l’œuvre.

Un style brillant et fécond.

Quelques réserves

L’accumulation des concepts qui confère au propos un aspect souvent abscons quand l’anecdote pourrait ici et là le servir et l’illustrer.

Encore un mot...

La lecture de cet ouvrage n’est pas aisée avec ses redondances et quelques développements confus. Mais elle présente un mérite majeur, celui de dénoncer une fois de plus à travers l’œuvre de quelques auteurs, tous inspirés par un savoir inondable hérité de la culture européenne, de Platon à Socrate, de Marc-Aurèle à Cicéron, de Voltaire à Tocqueville, l’imposture de quelques révolutions et les crimes proférés en leur nom, fussent-elles souvent inspirées par des aspirations légitimes, par l’injustice et l’humiliation, quand l’humanité n’a vocation à grandir et prospérer que dans un monde cultivé et libre, dans une démocratie qui défend la liberté de chacun à commencer par celle de s’exprimer et d’entreprendre, la collectivisation des biens impliquant celle des esprits, sous toutes ses formes, de la dictature qui en est l’expression la plus évidente à la confiscation de la pensée et de l’action par une obédience intellectuelle imposée ou par une administration pléthorique.

 En ce sens, l’ouvrage est actuel et devrait renvoyer à leurs études quelques contempteurs béats de la pensée de ce nouveau siècle qui paraît paradoxalement beaucoup moins libéral que le précèdent si l’on oppose le cosmopolitisme intellectuel des années 1900 qui régnait à Paris, à Vienne et à Londres à la doxa moderne du « wokisme », dernier avatar de notre histoire contemporaine.

Une phrase

“Repartir la pauvreté n’apporte la richesse à personne et contribue seulement à universaliser la pauvreté. La liberté, nous dit Hayek, est inséparable d’une certaine inégalité. Il faut préciser que, pour éthiquement acceptable, cette inégalité devrait seulement refléter les différences de talent et d’effort des entreprises humaines et ne provenir en aucun cas du privilège ou d’une certaine forme de discrimination ou d’injustice”.

L'auteur

Mario Vargas Llosa ne se présente plus. Péruvien né en 1936, issu la classe moyenne, engagé en politique dans les rangs communistes, admirateur de Fidel Castro, il va vite prendre ses distances avec cette obédience dont il mesure l’imposture pour cheminer vers le libéralisme et se présenter ainsi à l’élection présidentielle de 1990 sous la bannière du Front Démocratique, en vain.

 Écrivain de langue espagnole, héraut de la littérature latino-américaine, chroniqueur et conférencier adulé dans le monde entier, son œuvre littéraire est prolixe, romanesque et narrative, riche de personnages contrastés souvent choisis dans la société péruvienne, machiste et corrompue, et lui vaudra tous les honneurs, ainsi notamment le Prix Cervantes en 1994 et le Prix Nobel de Littérature en 2010, la publication de son œuvre dans La Pléiade et de manière plus originale l’anoblissement par Juan Carlos.

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