L’autre XXe siècle musical

Un panorama musical personnel et passionné
De
Karol Beffa
Editions Buchet Chastel
235 pages
22.90 euros.
Notre recommandation
4/5

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Thème

Maurice Ravel, Nadia Boulanger, Reynaldo Hahn, Francis Poulenc ou encore Vladimir Cosma, voici un certain nombre de compositeurs du XXème siècle, plus ou moins connus ou reconnus, dont Karol Beffa nous parle personnellement, partageant avec nous l’importance qu’ils ont pour lui. Il nous raconte parfois leur histoire, explique en quoi leurs œuvres sont ingénieuses, nous dit aussi ce que ces artistes ont pu représenter dans l’art qu’il a lui-même inventé à travers son travail de compositeur. Il ne s’agit pas ici d’une méthode, d’une démonstration théorique ou d’une critique, mais plutôt d'une somme d’impressions marquantes sur la musique, sur ses courants et sa genèse.

Il est aussi question d’expliquer techniquement les particularités des morceaux, en faisant preuve de liberté, sans se forcer à aimer un compositeur ou une œuvre qu’il est de bon ton d’admirer. Ici est proposée une autre approche que celle consignée dans des livres assénant des éloges ou des désaveux souvent réducteurs. Et il s’agit bel et bien d’un cheminement différent de celui qui est imposé à ceux qui suivent des cours d’histoire de la musique ou de musicologie, afin de contrecarrer les préjugés et d’élargir l’univers de chacun. Ce livre, dont le titre est aussi inspiré d’un cours donné par l’auteur à l’Ecole normale supérieure, et qui reprend parfois des articles publiés sur des œuvres et des compositeurs qui lui sont chers, est un tour d’horizon musical et une sorte de journal émaillé d’analyses.

Points forts

  • On ne pourra qu’apprécier le foisonnement des références musicales, même si, pour être honnête (et c’est toutefois le cas de l’auteur de ces lignes), on ne les aura pas toutes en tête, loin de là. Fort heureusement, on pourra toujours écouter la plupart des titres cités sur des applications comme Spotify ou Amazon Music (de quoi ne pas regretter leur existence, sans laquelle le livre serait plus difficilement accessible). En prenant le temps d’écouter les œuvres évoquées, on pourra davantage s’approprier le texte, parfois mettre un nom sur un morceau dont on ne reconnaissait que vaguement la mélodie. Lorsqu’on a enfin pu relier la plupart des descriptions au morceau qui nous occupe, il apparaît que les mots sont en adéquation avec ce que l’on écoute. On sera même frappé par la justesse des termes employés lorsqu’on en trouve une définition, un peu comme on saisit l’intelligence et la richesse du vocabulaire de l’oenologie, une fois qu’on s’y est plongé, et qu’on apprécie d’autant mieux un bon vin que décrivent les images de cette langue particulière.
  • Certains compositeurs étant présentés dans des chapitres amples, on peut pénétrer profondément dans leur travail et dans leur vie. C'est le cas, principalement, pour les compositeurs qui sont appréhendés de la façon la plus personnelle. On prendra donc le temps de découvrir une Nadia Boulanger torturée, culpabilisée par la mort de sa jeune sœur qui marquera la fin de son activité de composition, et perpétuellement mécontente de son travail. On découvrira également le rapport paradoxal que Francis Poulenc entretient avec le jazz, qu’il dit détester tout en s’en inspirant, presque malgré lui, ou encore l’importance, pour Maurice Ravel, de la poésie d’Edgar Poe.
  • L’auteur parvient aussi à montrer le rôle prépondérant de la littérature pour exprimer ce que représente la musique, la façon dont elle suscite ou exacerbe les émotions, l’univers supplémentaire qui s’ouvre à celui qui en connaît les clefs. Aussi commence-t-il son livre en parlant de sa lecture d’À la Recherche du Temps Perdu et de “sa métaphore graduelle de l’écoute musicale”. Le propos de ce texte est effectivement de communiquer par l’écriture ce que produit la musique, le rapport au monde qu’elle porte et l’infinité des rôles qu’elle peut jouer dans une vie, y compris celui de lui donner un sens total, ce dont on ne doutera pas à la lecture de ces pages à la fois érudites et passionnées.

Quelques réserves

Il faut peut-être, pour lire ce livre, faire le choix de ne pas se laisser impressionner par les connaissances de l’auteur. En effet, on pourrait être tenté de renoncer à cette lecture en raison de ses propres manques, considérant que ce discours ne peut s’adresser qu’à un public averti, c’est-à-dire à quelqu’un d’autre que nous. Mais ce livre vaut la peine de s’y plonger pour de bon, notamment pour découvrir de nouveaux termes et de nouvelles musiques. Même avec le sentiment d’avoir manqué une étape, on ressortira de cette lecture avec de très belles découvertes, parfois essentielles

Encore un mot...

Un livre extrêmement riche sur des compositeurs dont on découvrira ou redécouvrira les œuvres. Une très belle expérience de lecture, qui sera aussi, fatalement, une expérience musicale.

Une phrase

Nadia (1887-1979) et Lili (1893-1918) Boulanger sont nées dans une famille de musiciens. Compositeur, leur père, Ernest Boulanger (1815-1900), avait été l’élève de Charles-Valentin Alkan en solfège, de Fromental Halévy en contrepoint et de Jean-François Lesueur pour la composition. En 1835, à 20 ans, il avait remporté le très convoité prix de Rome, gage de reconnaissance et de réussite. Chef d’orchestre et chef de chœur, il était aussi l’auteur de nombreux opus de musique vocale, de musiques de scène pour le théâtre et d’opéras-comiques. En 1872, après plusieurs candidatures infructueuses, il avait été enfin nommé professeur de chant au Conservatoire de Paris. Quant à la mère des jeunes femmes, la princesse russe Raïssa Ivanovna Mychetsky (1856-1935), c'était une cantatrice qu’Ernest avait rencontrée en Russie en 1873 et qui l’avait suivi à Paris, rejoignant sa classe de chant au Conservatoire en 1876. Ernest et Raïssa fréquentent le Tout-Paris artistique de l’époque. [...]. Les deux sœurs, Nadia l’aînée et Lili sa cadette de six ans, baignent dans une atmosphère propice à l’éclosion de leurs talents”. (pp.93-94).

L'auteur

Karol Beffa, né en 1973, est notamment pianiste, compositeur et professeur. Il a été comédien durant son enfance, ayant joué dans des pièces de théâtre, des films et des téléfilms, dont Mozart, de Marcel Bluwal (1982). Il a également joué à l’âge adulte dans des films comme Le Chant du Loup d’Antonin Baudry (2019). Il a commencé à étudier la musique à l’âge de cinq ans. Reçu au CNSM (actuel Conservatoire de Paris) à l’âge de quatorze ans, il s’est vu décerner huit premiers prix en harmonie, en contrepoint, en fugue, musique du xxe siècle, orchestration, analyse, accompagnement vocal et improvisation. Il a été reçu major à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm et à l’agrégation de musique. Il est titulaire d’un doctorat de musicologie, d’un diplôme d’ingénieur statisticien et d'une habilitation à diriger des recherches.

Il a enregistré de nombreux disques en tant que pianiste interprète, et a composé plus d’une centaine d'œuvres, comme Le Bateau Ivre, pour orchestre symphonique, des études pour piano ou des pièces pour harpe. On lui doit par ailleurs des musiques de films et la bande originale du conte Le Roi qui n'aimait pas la musique. Maître de conférences à l'Ecole normale supérieure, Karol Beffa a également été professeur au Collège de France (2012-2013). Il a reçu deux “Victoires de la musique classique” du “Compositeur de l’année” en 2013 et en 2018. Enfin, il est l’auteur d’articles et de livres, notamment Parler, composer, jouer : Sept leçons sur la musique (Seuil, 2017) et Anagrammes à quatre mains, avec Jacques Perry-Salkow (Actes Sud, 2018, Prix Pelléas - Radio classique 2019).

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