Le sacre des pantoufles - Du renoncement au monde

Pas mou, pas tendre mais éclairant et clairvoyant : entre diatribe et histoire, une lecture au risque de regarder vos pantoufles autrement
De
Pascal Bruckner
Grasset
Octobre 2022
156 pages
18 €
Notre recommandation
4/5

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Thème

Au commencement est l'hypothèse Oblomov. Un homme fatigué de tout, par principe, accablé de pressions insignifiantes et débordé "par des activités minuscules", décide de faire du sommeil, de la paresse et du renoncement, le but de sa vie. Pour Bruckner, il y a dans ce roman du 19eme siècle comme une allégorie aux temps modernes, mirage de la solution au dérèglement climatique, à la crise sanitaire et à la guerre en Ukraine. Le renoncement au monde, le repli sur soi est ce qui menace nos sociétés modernes, obsédées par le retour à l'intime, à l'intérieur, à la fusion avec les écrans plutôt qu'au risque de la rencontre, du dialogue, de l'innovation, de la confrontation avec l'inédit de chaque jour qui naît.

Le sacre des pantoufles explore cette thèse en analysant, à la lumière des tensions sanitaires, sociales, climatiques et internationales, nos modes de communication, de pensée et de sociabilité. Est-ce que "l'homme et la femme couchés", à l'image d'Oblomov, ne seraient pas les citoyens d'aujourd'hui, craignant l'autre (le sexe opposé - ou le sexe dominant, le voisin porteur du virus, celui qui voyage et détruit la planète…), militant du "moins" (de contact, de domination réelle ou supposée, de consommation, de voyages) et usager compulsif du web et des réseaux sociaux ?  A l'abri, face à son smartphone, dans son appartement ou sa chambre, l'homme moderne deviendrait le disciple du ralentissement de tout, comme cela a été prophétisé dans le contexte des crises sanitaire et climatique.

Pascal Bruckner explore en sociologue, pamphlétaire et historien ces nouvelles "passions" tristes dont les échos pourraient stériliser l'énergie créatrice intrinsèque à l'être humain.

Points forts

Bruckner a le talent des formules qui font mouche, et il n'est pas une page où cette réflexion ne peut être faite, pour autant que l'on soit en mesure de prendre un peu de distance avec le discours médiatique dominant.

L'auteur ne ménage pas ses critiques sur ce qu'il qualifie d'affaissement de la pensée, de l'être et de  l'action, dans cette litanie du "moins", où le "plus" et même précisément le "positif" est devenu signe de danger (les tests contre le sida, le coronavirus, la hausse des températures) ; il inscrit son raisonnement dans un cadre historique argumenté qui explore nos relations aux autres (jusqu'à l'enfermement dans les communautés "de genre", de religion, d'origines géographiques…), mais aussi le cadre moderne de l'intimité : la maison, la chambre, le lit, le sommeil, et même, la prévision météo ! Philosophes, écrivains (classiques et contemporains) sociologues, psychiatres accompagnent et étayent ses réflexions.

Courts chapitres et écriture dynamique apportent un bienvenu confort de lecture pour ce petit essai de 150 pages.

Quelques réserves

Il y a sans doute dans la génération du lecteur, si ce n'est un biais, du moins un prisme qui rend les punchlines de Bruckner savoureuses, tolérables ou intolérables. Mais il faudrait être de parti pris pour ne pas reconnaître que beaucoup de ses observations méritent réflexion, si elles passent à la moulinette nos comportements, au risque de les caricaturer à l'extrême.

Encore un mot...

Cet essai dissèque sans complaisance nos petites désertions individuelles et individualistes, devant les obstacles du présent et condamne les refuges que sont la peur de l'autre, l'enfermement digital, l'apologie du renoncement, du moins comme mantras pour un monde meilleur. Bruckner se défend d'être décliniste. Il préfère nous alerter sur le fait que renoncer à croire en l'avenir, en l'autre, en notre capacité à résoudre les crises, ferait perdre à l'Homme et plus largement à nos sociétés, leur essence. Pour lui, la fin du monde ne serait pas la fin du monde extérieur, mais bien plus "le manque d'attirance pour la vie commune". Il faut une renaissance des peuples, du dehors, du risque de la rencontre et de la bravoure - anti pantoufles s'il en est. La mobilisation européenne pour le peuple ukrainien, souligne t-il en conclusion, est un signe d'espoir qu'il nous invite à partager.

Une phrase

- "La pandémie […] a consacré un mouvement bien antérieur à sa survenue, le triomphe de la peur et la jouissance paradoxale de la vie entravée. Avec elle, la mise en quarantaine, volontaire ou contrainte, est devenue une option possible pour chacun, un refuge pour les âmes fragiles. " P 15

 - "La fin de l'insouciance s'accompagne du triomphe des passions négatives. On se définit désormais par soustraction - on souhaite moins consommer, moins dépenser, moins voyager - ou par opposition, on est contre : on est antivax, antiviande, antivote, antimasque, antinucléaire, antipass, antivoiture." P 19

 - "Changer la vie veut dire désormais la réduire autant que possible. […] beaucoup aujourd'hui voudraient fermer l'horizon, nous convertir à une morale de troglodyte." P 37

 - "Le plus beau des portables ne peut donner que ce qu'il a […]. Quelle tristesse de voir tant d'ilotes, en train, en bus, ou en avion passer leur temps sur leur téléphone à jouer, regarder une série au lieu de parler avec les autres, d'admirer le paysage, d'ouvrir un livre pour s'évader, plonger dans les méandres du passé, d'élargir leur horizon." P 58

 - " La météo n'est plus le baromètre de l'âme, mais le thermomètre de la déraison humaine, elle est devenue une science de l'alerte et même de l'alarme. " P 130

 - "L'approbation joyeuse de l'existence, la curiosité pour les mondes étrangers, le vagabondage gratuit sont devenus suspects. On inculque à la jeunesse, jour après jour, des leçons de désespoir appliqué." P 151

 

L'auteur

Pascal Bruckner est à la fois enseignant, écrivain, éditorialiste et éditeur. Considéré un temps comme "nouveau philosophe", il est, par ses prises de positions, un trublion dans le concert des idées reçues, et membre de l'Académie Goncourt. Il a publié de nombreux romans et essais, ces derniers sur les thèmes d'actualité comme la liberté d'expression, le racisme "religieux" ou ethnique, la crise climatique. Parmi ses essais les plus connus : Le nouveau désordre amoureux (1977), Le sanglot de l'homme blanc (1983), La tentation de l'innocence (1995, Prix Médicis Essais). Son roman Les voleurs de beauté a reçu le Prix Renaudot en 1997.

Pascal Bruckner est un auteur "suivi" sur Culture Tops :

Pascal Bruckner grimpe au sommet
- Dans l'amitié d'une montagne
- La sagesse de l'argent
- Un racisme imaginaire
- Un coupable presque parfait
- Trois jours et trois nuits

 

 

 

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