Le Sursaut, Histoire intime de la Ve République

Jusqu’où aller dans l’audace ? Un point de vue qui fait débat !
De
Franz-Olivier Giesbert
Editions Gallimard
Octobre 2021
367 pages
22 euros
Notre recommandation
4/5

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Comme l’annonce la 4ème de couverture écrite par l’auteur, Le Sursaut, serait le premier livre d’une série de trois ouvrages visant à “essayer de comprendre comment notre cher et vieux pays a pu, en quelques décennies, s’affaisser à ce point, dans un mélange de déni, masochisme et contentement de soi, sur fond de crise existentielle”.

Les personnages principaux de ce premier tome sont le général de Gaulle, de retour au pouvoir en 1958, la France, l’armée et ses généraux, les ministres successifs, le tout dans un premier acte où se joue le destin de l’Algérie, colonie de la France depuis 1830. Dans une valse-hésitation dont le Général de Gaulle est le chef d’orchestre, la guerre d’Algérie durera de 1954 à 1962 faisant de l’Algérie une nation à part entière. Vu de l’Elysée, le devenir de l’Algérie est un échiquier sur lequel partisans de l’indépendance algérienne et conservateurs du statut de colonie se croisent dévoilant leurs intentions quand bon leur chante.

Face au peu de crédit qu’il accorde à la télévision comme aux journaux, le Général de Gaulle demeure énigmatique quand il le juge utile et violent quand l’heure des comptes est venue. Une fois acquise l’indépendance de l’Algérie, le président de la République, selon l’auteur, se voit comme une sorte de reine d’Angleterre, juchée dans son ciel, oeuvrant pour l’intérêt général, au-dessus des miasmes terrestres et de l’écume des jours (p. 243). La constitution de la Vème République en sortira en 1958 et, en 1962, l’élection du président de la République au suffrage universel. Viendront ensuite les grandes décisions, la bombe atomique et le nucléaire, la construction européenne conçue par de Gaulle n’ayant pour leaders selon lui que l’Allemagne d’Adenauer et la France qu’il incarne. Après ses grandes heures, le président de la République ne verra pas s’avancer jusqu’à lui un pays qui lui est étranger.

Points forts

Les livres de Franz-Olivier Giesbert ont la particularité de ne jamais se ressembler. D’une œuvre à une autre, le lecteur découvre un écrivain passant d’un thème à un autre, ses intrigues comme ses réflexions étant les miroirs d’un talent où l’éclectisme tient à être roi. Avec Le Sursaut, la décolonisation de l’Algérie, ses motifs, ses coups de théâtre orchestrés par le Général de Gaulle et autres changements d’angles ouvrent un débat où hommes politiques et Histoire se jouent de leurs vis-à-vis.

Les têtes de chapitres se veulent inattendues à souhait et y réussissent : après Le Führer vous salue bien, surgissent Le principe de l’andouillette, Les carottes sont cuites, Le double jeu du Général en tournée des « popotes » pour n’en citer qu’une poignée. Le personnage du Général de Gaulle va et vient, tantôt grandiose et magnifique, tantôt disciple de Machiavel, écrasant sur son passage médiocres et rêveurs, qu’ils fussent ministres ou généraux en déroute. Avec le chapitre 27 et les suivants, le Général gagne enfin des points et une hauteur de vue lui donnant sa place dans l’Histoire de notre pays. Mais jusqu’à quand ?

Quelques réserves

Plus le livre avance et plus le fiel prend de l’épaisseur. L’antigaullisme de l’auteur devient si fort que son acharnement lasse d’autant plus que les jeux semblent faits dès les soixante premières pages. En voici un exemple :

Alors que la guerre d’Algérie est en train d’achever la IVème République, l’heure est pour lui (de Gaulle) à la duplicité, voire à la rouerie, pas à la sincérité. Il est temps de tordre le cou à la légende absurde d’un de Gaulle découvrant en marchant sa vérité sur l’Algérie. Une légende reprise dans beaucoup de biographies, et qui vise à représenter le saint homme comme un puits d’honnêteté intellectuelle. (p.53-54) Tout prouve le contraire.

Encore un mot...

Rien n’est prévisible quand l’auteur d’un ouvrage semble décidé à tuer son personnage principal. C’est ce qui arrive à Franz-Olivier Giesbert avec ce Charles de Gaulle qu’il malmène durant deux cent cinquante pages. Plus le récit se poursuit et plus le Général fantoche et intraitable, adversaire de tout et tous, stupéfie le lecteur. S’il faut en croire l’auteur, de Gaulle serait un pompier pyromane qui se présente sans vergogne comme l’homme capable d’éteindre les braises du complot militaire qu’il est en train d’attiser (p.110).

Singulièrement, la biographie va prendre un tournant que nul n’attendait. Isolé par son contentement de lui-même et son dédain d’être à la tête d’une France ingouvernable, le Général des chapitres 32, 33 et 34 pressent son calvaire : celui d’un homme hors du temps, désespéré d’être au volant d’un pays qu’il juge condamné au pire. Mai 68 arrive donnant au Gaullisme la couleur d’un passé dont nul ne voudra plus. Dans cette tragique solitude qu’est toute vieillesse humaine, le Général s’efface. Franz-Olivier Giesbert en conclut : notre civilisation judéo-chrétienne est arrivée au bout. La France aussi. Le déni de réalité, spécialité nationale ne nous sauvera pas… La France n’est plus gouvernée. Elle est même en train de tout perdre. Sa fierté, son estime de soi, sa substantifique moelle.

Une phrase

Recevant Alain Peyrefitte, le Général de Gaulle lui déclare le 5 mars 1959 :
Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises mais Colombey-les-Deux-Mosquées. (p. 90)

Trois ans plus tôt, le 3 juin 1956, André Malraux avait écrit :
C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique. Sous-estimée par nos contemporains, cette montée de l’Islam est analogiquement comparable au début du communisme au temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore  imprévisibles …Leur sort sans doute restera inchangé. Nous avons d’eux une conception trop occidentale. Aux bienfaits que nous prétendons pouvoir leur apporter, ils préféreront l’avenir de leur race. (p.153).

L'auteur

Franz-Olivier Giesbert a déjà publié 19 romans, 15 essais historiques et politiques, le tout s’alliant à une brillante carrière de journaliste, d’éditorialiste, de biographe, de présentateur de télévision sur France 3, France 5 et à la radio sur RTL où il a rejoint depuis 2014 Les grosses têtes, émission de Laurent Ruquier. Membre du Jury du Prix Renaudot, il est aussi directeur éditorial du journal La Provence.

Commentaires

HADJEDJ
mar 16/11/2021 - 18:49

Je pense que s'il avait pris la peine de consulter les Français d'Algérie au lieu de les détester, nous aurions pu ensemble trouver des solutions démocratiques et sans mettre à mal toute une population française qui n'a eu pour seul tord que de servir son pays la France.
Vous aez dit que le Général avait menti sur cette affaire mais il a menti aussi au sujet de la libération de la France!
D'autre part et plus grave encore , pourquoi ne parle t'on jamais du massacre de la rue d'Isly, en mars 1961 ?
J'y étais. Je peux en témoigner. Un vrai scandale! 242 morts civils mêmé si les chiffres officiels font état de 86 morts, ce qui en soi est déjç énorme!

HADJEDJ
mar 16/11/2021 - 18:53

Veuillez m'excuser pour une erreur de frappe dans mon commentaire précédent j'ai indiqué mars 1961 au lieu
de mars 1962. Le 26 mars 1962, exactement.

François DUFFOUR
lun 29/11/2021 - 20:33

Je suis d'accord avec votre analyse. Giesbert instruit "à charge" le dossier du Général dans l'affaire algérienne.
Et la charge va aller grandissante jusqu'à l'épilogue, même si l'auteur s'amende un peu et considère avec recul, sinon le travail accompli, du moins le vide laissé par le "grand homme", sitôt sa mort effective.
Ainsi son récit, abstraction faite du héros et des aléas de l'histoire, prend le tour et l'aspect de toutes les pseudo-biographies de Giesbert, ceux d'un roman.
De Gaulle est un personnage de roman et Giesbert le traite comme tel, exacerbant ses traits de caractère, ses pulsions et ses ambitions, ses inimitiés, sa grandeur et sa médiocrité aussi, à l'instar de ce qu'il a pu écrire pour Mitterrand ou Chirac.
Il me semble qu'en forçant la trait sans trop s'éloigner de l'histoire, l'auteur donne le relief qu'il souhaite à son ouvrage et au personnage.
N'oublions pas que Giesbert est à la fois journaliste d'opinion et auteur de romans, ce qui l'éloigne du travail froid et supposé objectif de l'historien.
Il faut sans doute lire "le Sursaut" dans cet état d'esprit.

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