Maurice Barrès. Un destin solitaire

Une biographie centrée sur le journaliste et l’homme politique davantage que sur le romancier
De
Estelle Anglade-Trubert
Les éditions du Cerf
Parution en octobre 2023
308 pages
23 €
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3/5

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Décembre 2023 marque le centenaire de la mort de Maurice Barrès. Il est né en 1862 à Charmes-sur-Moselle, à mi-chemin entre Nancy et Epinal, dans une famille aisée et cultivée. Interne à Nancy pendant ses études secondaires, il a comme professeur de philosophie successivement Auguste Burdeau et Jules Lagneau, jeunes normaliens, purs produits de la méritocratie républicaine.

Barrès monte à l’assaut de Paris dès 1883, se fait connaître très vite du milieu littéraire en publiant dès 1884 une revue éphémère Les tâches d’encre et les deux premiers romans de sa trilogie du Culte du Moi, Sous l’œil des barbares en 1888 et  Un homme libre en 1889. Ces deux textes le rendent très populaire parmi la jeunesse estudiantine. Il est séduit par le Boulangisme. Il se présente à Nancy sous cette étiquette aux élections législatives d’octobre 1889. Il est élu à la surprise générale, malgré le reflux du Boulangisme, en se revendiquant à la fois nationaliste et socialiste.

A partir de là, l’auteur se concentre sur les activités politiques et journalistiques de Barrès, ne considérant son activité littéraire qu’en interaction avec celles-ci. Barrès, orateur médiocre, est peu actif à la Chambre où il siège à gauche de l’hémicycle. Il se focalise contre la censure de certaines pièces de théâtre, indépendamment de leur orientation politique. Paradoxalement son activité journalistique s’accroît, notamment dans La Presse et Le Figaro. Il est battu aux élections de 1893.

La période la plus noire de la vie de Barrès s’ouvre. Barrès s’enfonce dans l’antiparlementarisme et renforce son antisémitisme, déjà présent dans son manifeste électoral de 1889, à l’occasion du scandale de Panama et de l’affaire Dreyfus. Il règle ses comptes au travers de sa nouvelle trilogie Le Roman de l’énergie nationale qu’il achèvera en 1902. Il s’y dépeint sous les doubles traits de Suret-Lefort, parlementaire et de Struvel, jeune journaliste. Tous deux en lutte contre Bouteiller, parlementaire chevronné et corrompu, ancien professeur de Struvel. L’allusion à Auguste Burdeau, élu député républicain opportuniste en 1885 et ministre par deux fois, puis brièvement Président de la Chambre avant son décès à 43 ans fin 1894, est transparente. L’affrontement entre les deux hommes avait eu lieu avant même l’élection de Barrès. Il devient membre de la Ligue de la Patrie Française, fer de lance de l'anti-dreyfusisme de salon, qui regroupe la moitié des intellectuels français. Toutefois Barrès s’y distingue par la cruauté de ses formules antisémites ciselées. Il est également membre de la Ligue des Patriotes de Déroulède radicalisée dans le Boulangisme jusqu’à une tentative de coup d'État de 1899 en marchant sur l’Elysée, après la mort de Félix Faure.

Barrès est élu à 43 ans à l’Académie Française en janvier 1906. Après quatre échecs successifs aux élections législatives, il est enfin élu à Paris dans la circonscription des Halles en avril 1906 et sera réélu sans interruption à trois reprises jusqu’à sa mort, clairement dans le camp de la droite nationaliste. Son antisémitisme s’estompe. Il accepte sans broncher la réhabilitation de Dreyfus en juillet 1906, comme si son antisémitisme avait été d’abord, au moins partiellement, un instrument au service de son ambition désormais satisfaite. Barrès utilise sa position pour mener une campagne dans Le Gaulois et L'Écho de Paris en faveur des églises de France en triste état (déjà), puis une autre en faveur des missions françaises d’enseignement en Orient. A cet effet, il obtient un assouplissement de la loi de 1905. 

A la veille de la guerre, Barrès succède à Déroulède à la présidence de la Ligue des Patriotes et en infléchit considérablement la ligne vers la modération. Il va jusqu’à envisager sa dissolution ou sa transformation dans une ligue de vigilance pour la paix mondiale. Il se rallie dès août 1914 à l’Union sacrée. Il salue le courage des soldats de toute race et religion dans la défense du pays. Il est un journaliste très actif dans L'Écho de Paris. Il y mène différentes campagnes contre l’incinération des soldats morts, en faveur des orphelins ou plus bizarrement en faveur du vote des soldats morts, tempéré par son soutien au vote des femmes. Après la guerre, il fait preuve d’une grande clairvoyance sur les conditions d’une paix durable.

En 1921 il est meurtri par le procès fictif que le mouvement Dada lance contre lui. Il y est défendu par Aragon qui a, toute sa vie, honoré l’écrivain. Son dernier roman majeur Un jardin sur l'Oronte paraît au printemps 1922. Il est éreinté par ses soutiens catholiques habituels. Il est chargé par l’Académie de faire l’éloge de Renan pour le centenaire de sa naissance au printemps 1923, 40 ans après l’avoir égratigné. La boucle se referme par sa mort subite le 4 décembre 1923. Barrès est redevenu un esprit original que la postérité va superbement caricaturer ou ignorer.

Points forts

  • L’auteur rend compte de manière très argumentée de la complexité de la personnalité de Barrès trop souvent réduite aux excès nationalistes et antisémites de la période de l’Affaire Dreyfus. Elle démontre que son activité politique tournée vers la défense de la liberté d’expression, des monuments religieux, de l’influence culturelle française à l’étranger, voire du vote des femmes, est beaucoup plus moderne qu’on ne l’imagine. Sa capacité à utiliser tous les instruments de communication de l’époque, interventions à la Chambre, innombrables articles dans la presse, discours, est également très moderne pour l’époque. 
  • L’image de sectarisme de Barrès ne correspond pas à la réalité. Il avait du respect pour Clémenceau et Rouvier, ses adversaires politiques éclaboussés par le scandale de Panama. Il entretenait de bonnes relations avec Jaurès dont il a salué immédiatement la dépouille après son assassinat. L’auteur a le mérite de montrer la cohérence du Barrès écrivain, politique et journaliste en établissant un lien fort entre ses œuvres littéraires et son expérience politique.

Quelques réserves

  • L’écrivain Barrès n’est appréhendé qu’au travers de son activité politique. Ce choix délibéré de l’auteur, dérivé de sa thèse de doctorat de 2019, la conduit à évoquer les seules œuvres littéraires de Barrès liées à son activité politique, essentiellement les deux trilogies de la jeunesse, Le Culte du Moi et Le Roman de l’énergie nationale.  Or ce sont littérairement parmi les moins intéressants et les plus datés des romans de Barrès à l’exception du Jardin de Bérénice. Cette approche ignore complètement La Colline inspirée, le chef d’œuvre de Barrès publié en 1913, à mon sens un des plus grands romans de la première moitié du XXème siècle ou de la fin du XIXème siècle si l’on prolonge celui-ci jusqu’en 1914. Le jardin sur l'Oronte, autre grand texte, n’est qu’effleuré au travers des réactions négatives qu’il a suscitées chez les soutiens traditionnels de Barrès.
  • Les superbes textes sur l’Espagne et l’Italie que sont Du sang, de la volupté et de la mort, Le Greco et le secret de Tolède, La Mort de Venise sont totalement ignorés. Ainsi la thèse de l’auteur de l’unicité de la personnalité de Barrès entre le politique et l’écrivain n’est que partiellement vérifiée.

Encore un mot...

Barrès est un cas presque unique de grand écrivain jeté aux oubliettes par la police de la pensée contemporaine. Le grand styliste a été admiré par des écrivains aussi différents que Malraux, Mauriac, Aragon, Bernanos, Genevoix, ou Montherlant et des hommes d’Etat comme de Gaulle, Mitterrand ou Léon Blum.

Son œuvre n’est que rarement disponible en livre de poche depuis 50 ans, après la fin de la protection que lui offrait Bernard de Fallois jusqu’à la rupture entre Hachette et Gallimard à la fin des années 1960, comme l’explique Antoine Compagnon dans la plaquette collective A l’ombre de Maurice Barrès, publiée par Gallimard (en expiation ?) il y a quelques semaines. Comment peut-on expliquer que La Colline inspirée, ce chef-d'œuvre, ne soit édité aujourd’hui par aucune grande maison d’édition littéraire. A ce jour il n’existe qu’un tome 2 de Romans et récits de voyages de Barrès publié par la collection Bouquins en 2018, comprenant les textes publiés après 1902 sans aucune trace du tome 1, publié en 2014 et épuisé.

Si le nationalisme antisémite de Barrès est inexcusable, même s’il a disparu progressivement après 1906 pour « un syncrétisme cohésif, issu de la confraternité des tranchées qu’il a célébrée pendant la guerre », comme l’écrit Michel Winock dans la même plaquette, il ne saurait justifier la chape de plomb, à moins que ce soit un rideau de fer, qui s’est abattu sur son œuvre. Après tout il n’était pas davantage antisémite que Jules Verne, Alphonse Daudet, Edgar Degas ou Auguste Renoir et des centaines d’écrivains, de peintres et de musiciens de la même époque dont il serait fastidieux de citer les noms.

Barrès a eu au moins le mérite d’évoluer avec le temps sans avoir jamais atteint l’abjection de Céline, dont tout l’œuvre est édité depuis longtemps dans la Pléiade, ou de Rebatet, redécouvert aujourd’hui pour Les Deux Etendards et même réédité pour l’immonde Les Décombres, tiré à 600 000 exemplaires pendant l’Occupation.

Qu’attend Gallimard pour publier Barrès dans la Pléiade, le seul écrivain important de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle qui n’y soit pas encore, avec Pierre Loti dont 2023 marque également le centenaire de la mort, aussi lamentablement passé sous silence que celui de Barrès?

La postérité de Barrès a certainement également souffert de la thèse de l’historien israélien Zeev Sternhell publiée en 1972 sous le titre Maurice Barrès et le nationalisme français, selon laquelle ses idées annoncent très clairement le fascisme. Tout d’abord il faut rappeler que Philippe Barrès, authentique héros de la Grande Guerre, très proche de son père, s’est rallié très tôt à la France libre du Général de Gaulle et a été député RPF. La thèse de Sternhell est aujourd’hui contestée par l’écrasante majorité des historiens français de droite et de gauche. Elle est mise en pièce par l’historien Grégoire Kauffmann dans la plaquette déjà mentionnée. Steernhell voyait du fascisme partout, y compris chez le colonel de La Rocque qui fut un authentique résistant, jamais antisémite et respectueux de la légalité républicaine. Grâce à Sternhell, le « fascisme » fictif du Colonel de La Rocque est devenu un poncif de l’historiographie anglo-saxonne.

Une phrase

  • « Très jeune, Barrès acquiert la nostalgie du paradis perdu de la famille et en conçoit une tendance à la mélancolie dont il ne se départira pas de toute son existence.» Page 21
  • « Ce n’est pas le député boulangiste qui s’était fait une réputation en écrivant, c’est le littérateur qui se faisait remarquer en se portant candidat à la députation. » Page 89
  • « En somme, après avoir encouragé l’effort de guerre, il infuse dans la société l’idée qu’il ne suffit pas d’avoir remporté la guerre contre l’Allemagne, mais bien de gagner la paix. Autrement dit, Barrès s’interroge sur la nécessité d’une paix qui n’accule pas l’Allemagne, mais d’une paix qui n’induise pas non plus le laxisme des Français. » Pages 160/161
  • « Barrès est à cet égard une personnalité décalée par rapport à ses ambitions, d’une part, et à ses semblables d'autre part. De cette contradiction originelle, il semble avoir pris son parti. » Page 163 

L'auteur

Estelle Anglade-Trubert est docteur en littérature. Sa thèse récente a servi de base à son premier livre. Elle est professeur de lettres.

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