Mohammed VI, le Mystère
Publication le 14 janvier 2026
329 pages
22 €
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Thème
Plus qu’un portrait de l’héritier de la dynastie alaouite régnant sur le Maroc, au demeurant difficile à ciseler tant l’homme paraît impénétrable, avant la biographie qui viendra sans doute le jour venu, Thierry Oberlé place le roi Mohamed VI au cœur d’une société marocaine en mutation, entre passé et modernité, Orient et Occident, religion et consumérisme, en dressant l’inventaire provisionnel des quelque vingt-sept années qui le séparent du 23 juillet 1999.
Un inventaire qui commence par l’évocation d’Hassan II, comme l’illustration des contraires, la formation intellectuelle du jeune prince dans la classe sur mesure du Collège Royal, des études de droit lascives à Rabat dans une ambiance de fête, une relation distanciée avec son père menaçant un temps l’ordre de succession. Un inventaire qui se poursuit à l’aube des années 2000, avec l’accession au trône du jeune roi et les espoirs d’une politique nouvelle, la liberté rendue à quelques opposants invités au Makhzen, l’organisation d’un référendum qui préjugera de l’avènement d’une monarchie constitutionnelle à l’Espagnole, en vain car le régalien et l’autorité religieuse resteront dans ses mains ; encore quelques évolutions sociétales, ainsi pour assouplir la stricte obéissance de l’épouse et la réforme de la Moudawana.
Honoré du titre de « roi des pauvres », justement si l’on considère que la pauvreté a régressé au Maroc sous son règne, deux combats semblent lui profiter, celui du Rif, une région sur laquelle il concentre ses efforts dans la perspective de son développement, bien réel avec l’implantation de Renault et la construction d’un port industriel d’envergure internationale, celui du Sahara Occidental en ralliant à sa cause l’ineffable Président français, oscillant toujours entre deux pas de clerc. L’auteur s’interroge aussi sur le mode d’exercice du pouvoir avec un roi « en cavale » (sic), du côté d’Abu Dhabi chez son ami Zayed, à Zanzibar sur son bateau, en France où il dispose de nombreuses résidences.
Encore et sur ce fond d’apparente oisiveté, l’auteur bâtit la légende ou dénonce une réalité, celle d’un monarque un temps prisonnier de mauvaises influences, de sa fortune dépassant les 5 milliards d’euros évalués par Forbes en 2014, dénonce la corruption qui gagne du terrain et le narcotrafic qui prend de l’ampleur, et ce pour illustrer l’état du pays qui reviendra demain ou après-demain à Moulay Hassan, l’héritier du sublime royaume chérifien, un héritier qui a fréquenté le Collège Royal à son tour et dont on ignore à peu près tout à ce jour.
Points forts
Une bonne documentation qui rend l’inventaire intéressant, tous les chapitres illustrant un élément du puzzle, avec concision et précision et sans affect. Un travail de journaliste, en quelque sorte !
Quelques réserves
En prenant le parti de cet inventaire, l’auteur s’éloigne de l’historiographe ou du biographe, prend une distance sur l’homme dont le portrait reste ainsi assez flou, l’honnêteté commandant sans doute d’admettre que cet écueil ne tient pas tant à la démarche qu’à la personnalité discrète du sujet. Hassan II avait choisi son historiographe parmi les membres du Collège Royal (cf. L’historiographe du royaume de Maël Renouard publié chez Grasset en 2020), Mohammed VI a renoncé à cette élection et laissé faire les journalistes.
Encore un mot...
Mohammed VI suscite donc l’interrogation. Ses apparitions publiques sont rares, la distance avec son peuple passe pour quasi-physiologique encore que paradoxale, la jeune génération dont il connaît les codes l’ayant adopté sur fond de selfies partagés. Aussi, au Maroc et dans le monde, les thuriféraires comme les contempteurs de la dynastie alaouite s’interrogent-ils inlassablement sur ses convictions et ses motivations, et, au-delà de son mode d’exercice du pouvoir très silencieux, sur la question essentielle de savoir s’il est aux affaires ou ailleurs, s’il règne lui-même ou par procureur ; la maladie dont il est affecté aggravant au demeurant le phénomène avec pour corollaire, le silence institutionnel du Palais. Ainsi, et sans s’engager dans une biographie prématurée, l’auteur propose-t-il de chercher à cerner ce roi intelligent et taiseux, entre hédoniste et stratège, sans trouver de réponse tranchée ou définitive. Si bien qu’en fermant le livre à la trois-cent-vingt-neuvième page, on ne sait toujours pas très bien qui est Mohammed VI et le mystère reste entier.
Une phrase
“ Le vendredi 23 juillet 1999, le cœur de Hassan II cesse de battre. Vers 22 heures, un conseil de famille se réunit dans la salle du trône. Vêtu d’une djellaba, visage tendu et ombré d’une barbe naissante, le prince héritier reçoit l’allégeance, la bey’a, de ses proches, des oulémas, des membres du gouvernement, puis des chefs de l’armée…Smit Sidi caresse la tête de son père, un geste impensable de son vivant. A presque 36 ans, il devient Mohammed VI. Après avoir passé sa vie à obéir à son père, il va commander, enfin.” Pages 64 et 65
L'auteur
Thierry Oberlé est journaliste, grand reporter au Figaro et spécialiste des pays du Maghreb et de l’Afrique. Il suit depuis longtemps les affaires de terrorisme international, ce qui lui a valu d’écrire ou co-écrire Notre guerre secrète au Mali (2013) et Esclave de Daech (2015).
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