Ne faites plus d’études ! Apprendre autrement à l’ère de l’IA
Publication le 16 octobre 2025
290 pages
22€
Infos & réservation
Thème
« Ne faites plus d’études », une injonction qui, dans un pays où l’école reste l’un des derniers grands mythes républicains, sonne comme un sacrilège. On y entend une remise en cause frontale de la méritocratie, de l’ascension par le savoir, de la promesse selon laquelle apprendre protège. Il ne s’agit pas ici d’une provocation gratuite mais d’un signal d’alarme sur le bouleversement fondamental qu' entraîne l’intelligence artificielle : pour la première fois, la technologie ne nous aide pas à agir ou à produire mais elle nous concurrence dans des capacités intellectuelles que nous croyions exclusives.
L’IA est en train de rompre le pacte tacite entre études et avenir qui a structuré pendant des décennies les sociétés occidentales : faire des études garantit l’ascension sociale par le savoir qui protège ceux qui le détiennent. Ce n’est bien sûr pas le savoir en lui-même auquel les auteurs s’attaquent mais à sa forme institutionnelle que nous appelons “les études”, héritée du XXᵉ siècle, et désormais inadaptée selon eux à un monde dominé par l’intelligence artificielle, l’automatisation cognitive et la concurrence globale des talents.
Le constat semble sans appel : « le système éducatif forme encore pour un monde où l’accumulation de connaissances générales suffisait à garantir une place ». Il continue donc à produire des diplômés pour un monde qui n’existe plus, tandis que le monde réel, lui, sélectionne selon d’autres critères, vitesse d’adaptation, créativité opérationnelle et capacité à collaborer avec des machines intelligentes. Car ce ne sont pas les machines qui remplacent l’homme, mais les hommes qui savent utiliser les machines remplacent ceux qui ne le savent pas.
Centralisé, normatif, obsédé par la sélection précoce et les concours, le système éducatif français fabrique des hiérarchies rigides et tarde à intégrer les mutations technologiques. L’école continue à valoriser la mémorisation, la conformité et la progression linéaire - autant de qualités que les algorithmes surpassent déjà.
Et elle continue donc à promettre ce qu’elle ne maîtrise plus : l’adéquation entre effort scolaire et avenir professionnel. Notre système sacralise l’excellence académique tout en formant des cohortes de diplômés anxieux, surclassés ou déclassés. Le diplôme n’est plus un passeport universel ni une garantie d’utilité économique, il devient un simple signal social, un marqueur culturel. Ce ne sont pas les études qui vont disparaître mais leur monopole sur la légitimité intellectuelle.
Les auteurs défendent une autre idée du savoir : mobile, fragmenté, continu, parfois autodidacte, souvent hors des institutions. Ils ne nous disent pas « n’apprenez plus » mais au contraire, « apprenez plus ». Aux étudiants à l’ère de l’IA, ils recommandent aussi : apprenez à apprendre, à dialoguer avec les machines, apprenez en continu, toute la vie, déscolarisez votre pensée, visez la compétence, pas le diplôme. Apprenez autrement, apprenez plus vite que le monde qui change ! L’IA vous y aidera, c’est le meilleur des professeurs particuliers auquel vous pouvez rêver, gratuit et infiniment disponible…
Points forts
La première force de ce livre, est le courage intellectuel de désacraliser l’école en distinguant clairement apprendre et faire des études. Il le fait de façon étonnamment mesurée malgré la radicalité du propos. Les auteurs ne dénoncent pas, ils constatent. Ils ne ridiculisent pas l’université mais montrent ses limites structurelles face à la vitesse du monde contemporain.
Le livre est donc engagé, mais non polémique. Les auteurs refusent les discours rassurants sur “l’adaptation progressive” ou “la transition en douceur”. Ils assument un diagnostic dur, parfois dérangeant, mais argumenté, refusant le mensonge collectif consistant à promettre à tous que les études longues restent la voie royale, alors même que les faits les contredisent.
Enfin, les auteurs font preuve d’une grande clarté pédagogique. Ils s’adressent à un public cultivé sans jamais sombrer dans le jargon technologique et les notions complexes - IA générative, obsolescence cognitive, rendements décroissants de l’éducation- sont expliquées avec précision et efficacité.
Quelques réserves
C’est en se référant à la valeur non utilitaire du savoir que l’on peut marquer une distance critique par rapport à ce livre. Car s’il analyse brillamment la valeur économique du savoir, il tend parfois à minorer sa valeur existentielle, symbolique et culturelle. En pensant essentiellement le savoir en termes de rendement, il peut donner une vision instrumentale de l’intelligence en délaissant ce qu’elle permet de comprendre.
Accentuées par une vision très polarisée du futur du travail, les solutions avancées - agilité, spécialisation, adaptation continue - supposent des dispositions personnelles et sociales très inégalement réparties et tout le monde ne pourra pas devenir le maître de sa propre trajectoire.
Encore un mot...
Ce livre inconfortable mais salutaire est écrit dans un moment de bascule historique où les anciennes certitudes éducatives se fissurent sans que de nouvelles soient encore stabilisées. Il nous force à reconsidérer, sans les renier, nos propres attachements à l’institution scolaire et à nous interroger lucidement : apprendre pour quoi, apprendre comment, et apprendre dans quel monde ?
Une phrase
[ Laissons Laurent Alexandre et Olivier Babeau décrire leur démarche en introduction de leur livre : ]
« Pourquoi ce livre et pourquoi nous ? Parce que nous faisons partie de ceux qui ont le plus profité du système. Nous totalisons à nous deux trente années d’études supérieures, douze diplômes dont deux doctorats, cinq grandes écoles et deux agrégations. Nous avons donné des milliers d’heures d’enseignement. Les bancs des universités et des écoles, on connaît. On les a passionnément aimés ! Et c’est précisément pourquoi nous sonnons l’alerte. Parce que nous ne voulons pas que nos enfants et ceux des autres soient sacrifiés sur l’autel d’un modèle périmé. Ce que nous avons fait ne sera plus possible demain. »
L'auteur
Laurent Alexandre, né en 1960, est un haut fonctionnaire, Énarque, chirurgien-urologue, entrepreneur, chroniqueur, écrivain et militant politique français, et souvent présenté comme futurologue. Ses derniers ouvrages sont : La guerre des intelligences à l'heure de ChatGPT (Jean-Claude Lattès, 2023) et ChatGPT va nous rendre immortels (Jean-Claude Lattès, 2024).
Olivier Babeau, né en 1976, est professeur d’université et essayiste. Depuis 2017, il dirige l’Institut Sapiens, un think tank, dont il est le cofondateur, ainsi qu'un cabinet de conseil, Human First. Depuis 2024, il assure la chronique économique de la matinale d'Europe 1. Ses derniers livres sont : La Tyrannie du divertissement (Buchet-Chastel, 2023) et L'ère de la flemme - Comment nous et nos enfants avons perdu le sens de l'effort (Buchet-Chastel, 2025).
Commentaires
Remarquable synthèse critique du chargé de lecture, qui donne envie de lire le livre .
On peut s'interroger, cependant, sur la façon d'apprendre à maîtriser ce nouvel outil : l'IA le plus évolué ne fournira sans doute jamais de bonne réponse à une mauvaise question. Dès lors, quel est le moyen d'apprendre à poser les bonnes questions, sinon l'acquisition d' un bagage intellectuel , scientifique , ou culturel ?
Ajouter un commentaire