Pour mon fils

A lire comme un document d’archives
De
Raïssa Kessel
Arthaud
Parution en septembre 2025
282 pages
23,50 €
Notre recommandation
3/5

Infos & réservation

Thème

 Raïssa Kessel, la mère du grand Joseph, s’engage en 1938 et à la demande de son fils dans l’écriture du récit de sa vie, de manière chronologique et rigoureuse. Née en 1873, elle évoque son enfance et son adolescence à Orenbourg, au sud de la Russie des Tsars, dans une famille aimante dominée par la personnalité du père, un ashkénaze, intelligent et libéral, opiniâtre et inventif, vite spolié par un barine qui réquisitionnera ses biens après s’être ruiné au jeu.

Vient ensuite son parcours universitaire, son choix de la pharmacie, seul moyen d’atteindre les grandes villes de l’empire, un défi insensé pour un juif admis à raison d’un pour dix, pour une femme de surcroit ; s’enchaînent les études de médecine à Genève, la rencontre paradoxale des révolutionnaires russes qui foisonnent dans la cité de Calvin et lisent le Capital de Karl Marx, le départ pour la France et Montpellier, la rencontre avec Samuel Kessel, un étudiant en médecine qui crache son sang en souffrant d’hémoptysie, l’homme qu’elle épousera finalement malgré son mal. Viennent ainsi les mariages, celui de sa sœur, le sien propre, très bien accueilli par son père en dépit du fossé social séparant les Lesk des Kessel, Samuel faisant vite l’unanimité pour ses qualités humaines et son altruisme irréprochable.

Puis l’exil en Argentine dans la colonie de Mauricio, propriété du baron de Hirsch, la naissance de Joseph en 1898 dans une colonie voisine réputée plus saine, les trajets épuisants en charrette à cheval, les traversées maritimes cauchemardesques qui menaceront la vie du futur académicien, l’itinérance entre la Russie et la famille, d’une part, la médecine et la France, d’autre part, au gré des opportunités, un cabinet à reprendre à Marseille, un autre à La Capelle-Biron, un troisième à Montlhéry, autant de lieux dans lesquels Samuel dispensera inlassablement la médecine qu’on lui interdit de pratiquer chez lui, sous des horizons plus cléments pour ses bronches fragiles quand Raïssa met au monde deux autres fils au péril de sa vie, deux fils prénommés respectivement Lazare et Grégory.

Points forts

La force du récit qui résulte des faits, livrés bruts, ainsi en Russie, la misère partout, le froid et la faim, l’antisémitisme insondable dans tous les domaines de la vie, la violence physique et verbale contre les « youpins » (sic), l’impunité qui y est attachée, les pogroms, et en contrepoint, la générosité et l’altruisme de ceux qui n’ont rien, l’indulgence et l’abnégation, l’entraide et la solidarité, la délicatesse, toute cette « beauté qui peut surgir du goulag », pour paraphraser Soljenitsyne.

Quelques réserves

Ce côté abrupt du récit, sans recul, sans autre emphase que l’exposé des faits, cette approche un peu primaire des événements qui peut rendre la lecture très ennuyeuse. 

Encore un mot...

Raissa Kessel, la mère du grand Joseph Kessel, entonne sa complainte sur des mots qui donnent le ton du récit : « Mon fils me demande d’écrire mes souvenirs. Je le fais par amour pour lui ». Le cahier des charges est ainsi circonscrit. 

Elle va donc décrire sa vie comme on lui demande de le faire, comme une matière brute dont son fils fera ou non bon usage, de manière chronologique, presque primaire, anecdotique et factuelle, sans raffinement de détails ni réelle passion. Ce qui revient à dire qu’il ne faut pas s’attendre à lire un chef d’œuvre littéraire, à découvrir une pépite. L’intérêt du livre est ailleurs, dans cette pâte humaine que la mère livre à son fils, l’écrivain passionné, engagé, à sa demande, quand il est en panne d’imagination pour la suite de son œuvre ou de son action.

Il a déjà traité de l’exil dans Les Captifs (1926)il a en tête l’image de la mère résiliente dont Raïssa est l’incarnation avec Les Enfants de la chance (1934) ou Le Lion (1958). Mais c’est sans doute son engagement politique que le récit de sa mère va nourrir, le chemin qui le conduira vers la France Libre et l’écriture  du Chant des partisans (1943), en collaboration avec son neveu, Maurice Druon. On regrettera finalement que ce récit n’ait pas échoué dans les mains d’Irène Némirovsky, l’auteur de David Golder (1929) et de Suite Française (posth.2004), pour qu’elle en tire la substance d’un autre chef d’œuvre.  

Une phrase

  • [sur l’antisémitisme] « Tous les étudiants juifs, absolument tous, qui étudiaient à l’étranger, avaient été forcés de quitter la Russie pour des raisons diverses. La plus commune était qu’ils n’avaient pas le droit de vivre en dehors de la zone du ghetto et de fréquenter les universités. Que de tourments, que de volonté et d’énergie, il fallait à un petit garçon juif, d’abord pour entrer dans un lycée en Russie et ensuite à l’université. » Page 43

  • [sur Joseph Kessel enfant] « Il ne fallait pas aller loin pour le trouver. Il était tout près, couché sur le ventre, avec un livre, dans l’herbe, pieds nus, dans des culottes faites en une matière qu’on appelait la peau du diable, car aucune autre étoffe ne tenait sur lui ; il jouait bien au croquet et en était très content. Mais on ne pouvait jamais observer chez cet enfant, ni d’ailleurs chez son frère, un mouvement d’orgueil, de vantardise ou d’envie ». Page 253 

L'auteur

Raïssa Kessel est née le 7 janvier 1873 à Orenbourg en Russie. Elle est la fille de Nathan Lesk et d’Eugénie Dribine, juifs ashkénazes. Son père est commerçant et prospère avant d’être ruiné par son mentor. Elle poursuit des études de médecine à Genève puis à Montpellier où elle rencontre Samuel Kessel, lui-même étudiant en médecine.

Ils vont ainsi vivre en Argentine dans une colonie de juifs russes émigrés, puis en France où Samuel exercera la médecine dans divers cabinets à caractère libéral. Elle mettra au monde trois fils, Joseph, grand-reporter, écrivain et académicien, Lazare et Gregory ou Grégoire. Elle finira ses jours en France, à Paris, le 17 novembre 1956. On ne lui connait aucune autre production littéraire que ce récit.  

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