Que la joie demeure- Vivre avec Bach

Fugue en mode mineur…
De
Erik Orsenna & Claire-Marie Le Guay
Albin Michel
Parution en mars 2026
194 pages
19,90 €
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Thème

Un écrivain célèbre (Erik Orsenna de l’Académie française) et une pianiste reconnue (Claire-Marie Le Guay) racontent comment ils ont découvert dès l’enfance, puis fréquenté celui qui est peut-être le plus grand musicien occidental, Jean-Sébastien Bach. Pour l‘écrivain cette fréquentation ira jusqu’à l’apprentissage du piano à presque 70 ans sans aucune connaissance préalable du solfège. Pour la pianiste ce sera le sujet de nombreux concerts et enregistrements, jusqu’au dernier disque opportunément paru en même temps que le livre sous le nom d' Écouter la lumière.

Plus qu’une écriture à quatre mains, qui généralement ne permet pas de connaître la part respective de chaque auteur, c’est un dialogue auquel nous sommes conviés. Mais pas un jeu de questions-réponses, plutôt une alternance de réflexions parallèles pas tellement structurées, qui évoquent une improvisation comme en pratiquait à l’orgue le compositeur.

37 courts chapitres auxquels s’ajoute le journal d’enregistrement du disque se succèdent ainsi sans trop de logique, passant de souvenirs personnels (la messe à la cathédrale de Quimper pour lui, les réactions des voisins aux répétitions dans l’appartement mal insonorisé pour elle) à des éléments biographiques sur Bach et notamment sa vie familiale sans oublier des digressions sur des interprètes contemporains y compris des jazzmen (Jacques Loussier, Keith Jarrett).

Points forts

Ce livre est un exercice d’admiration. En cela il s’agit d’une entreprise par définition sympathique, à une époque qui n’en peut plus de cultiver le relativisme et le cynisme : non, tout ne se vaut pas et la beauté présente tout de même un caractère objectif ; oui il faut comme disait Victor Hugo « admirer comme une brute », cela n’est pas déchoir et fait du bien.

C’est aussi un portrait intime des auteurs, qui au-delà de leurs parcours très différents (âge, formation, moyen d’expression) se rejoignent sur l’amour qu’ils portent à la musique en général et à ce musicien en particulier, ce qui traduit nous semble-t-il un rapport à la vie et à l’art dans lequel nombre de lecteurs se retrouveront. Le mot essentiel à cet égard est bien sûr le mot  Joie  qui figure dans le titre, référence à l’un des chorals du maître les plus célèbres. Oui, Bach est un compositeur joyeux, bien éloigné du sinistre dactylographe, comme le nomme Albert Cohen qui malgré son talent est passé, là, à côté du sujet…

Nous apprécions aussi les nombreuses références religieuses, indispensables si l’on veut un tant soit peu comprendre celui que l’on a appelé le cinquième évangéliste et son époque imprégnée de la pensée de Luther.  

Quelques réserves

Nous ne sommes pas ennemis par principe d’une absence de plan et d’une certaine superficialité qui peut être de la légèreté. Sauf qu’ici, indépendamment du fond intéressant et même souvent émouvant, on a l’impression d’un travail réalisé rapidement et qui laisse sur sa faim. La forme adoptée ne dément pas cette impression, qui consiste en des paragraphes signés par l’un puis par l’autre, ne se répondant pas nécessairement, le comble de la désinvolture étant atteint page 173 où à la suite du texte d’Eric Orsenna la réplique de Claire-Marie Le Guay consiste en… un QR code renvoyant à un extrait de son album ! Pourquoi pas mais où est la littérature ?

D’où le titre de la présente chronique : fugue dans tous les sens du terme y compris celui d’évasion, mais en mode mineur car on aurait aimé plus de consistance.

Encore un mot...

Nous avons tous une histoire personnelle de la découverte de Bach ; pour certains c’est l’enseignement académique à l’école voire au conservatoire, pour d’autres le biais du jazz ou de la musique de film. Pour moi ce fut un microsillon d’initiation aux grands compositeurs, élément d’une collection acquise par les parents et où le commentaire était opéré par les vedettes de la télévision de l’époque. Pour Bach il s’agissait de Léon Zitrone qui racontait la vie du cantor à une imaginaire « Ma petite Catherine ». Pourquoi de toute la série (et il y avait pourtant Mozart, Beethoven, Wagner…) ai-je préféré le disque qui commençait par la Badinerie de la suite n° 2 et se terminait sur le récit de la mort du musicien devenu aveugle, au son du sublime duo de la cantate 78, au point de l’écouter en boucle ? 

Ce livre nous place dans le même état d’esprit et peut constituer une porte d’entrée à un art souvent jugé élitiste et à un artiste parfois aussi qualifié de difficile, le tout à tort ! Libre ensuite au lecteur de puiser parmi la méditation presque zen des Suites pour violoncelle seul ou la polyphonie savante des Passions, selon ses affinités ou son humeur du moment.

Pour ceux qui connaissent déjà l’œuvre, il est à craindre qu’ils apprendront peu de choses dans la mesure où, répétons-le, l’on survole tout de même le sujet. L’on conseillera à ceux-là le musicologue érudit Gilles Cantagrel (auquel le livre est dédié), et la romancière Esther Meynell pour La petite chronique d’Anna Magdalena Bach (qu’Erik Orsenna mentionne d’ailleurs avec chaleur). Ce dernier livre est selon nous une merveille d’intelligence et de sensibilité.  

Une phrase

« Il était une fois, au cœur de cette Allemagne encore morcelée, la capitale miniature, Zeitz, d’un duché minuscule. C’est là que naît, le 22 septembre 1701, une certaine Anna Magdalena, qui va jouer un rôle capital dans l’histoire de la musique. Son père est trompettiste, son oncle organiste. Elle choisit de chanter. Et commence une carrière qui s’annonce glorieuse puisque dès dix-neuf ans, on l’engage à la cour du prince Léopold de Köthen, avec un salaire envié, le deuxième après celui du maître de chapelle, lequel n’est autre que… Jean-Sébastien.

Le destin, sous son déguisement le plus irrésistible, l’amour, va changer sa vie.

Le maître est veuf, la soprano l’admire. Bref, ils se marient, le 3 décembre 1721. Elle entre dans une famille où quatre orphelins pleurent leur maman disparue un an et demi plus tôt.

Une famille qui ne tardera pas à s’agrandir puisque Anna Magdalena donnera à son époux pas moins de… treize enfants. Dont sept mourront en bas âge, selon la terrible moyenne de l’époque.

Famille qui alterne joies et deuils. Famille qui dévore le temps comme aucun ogre ne saurait le faire. Famille où, bien sûr, règne la musique ». (pp. 72-73)

L'auteur

On ne présente plus Erik Orsenna, Prix Goncourt 1988 pour L’exposition coloniale, académicien, ancienne plume de François Mitterrand devenu romancier et essayiste à succès, s’intéressant à de nombreux sujets : l’eau, le coton, le Gulf Stream, la guitare, le papier, le moustique, ou encore La Fontaine et Beaumarchais, Vivaldi et Beethoven…

Claire-Marie Le Guay est l’une de nos pianistes les plus célèbres, jouant sur toutes les scènes du monde et ayant déjà écrit deux livres avant celui-ci, le premier étant par son seul titre un manifeste : La vie est plus belle en musique (2018).

Sur le Site : 

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