Sapiens et le climat, Une histoire bien chahutée

Sapiens et le climat, Une histoire bien chahutée
De
Olivier Postel-Vinay
Les Presses de la Cité
Octobre 2022
348 pages
21 €
Notre recommandation
4/5

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Thème

La relation entre l'homme - sapiens- et le climat peut couler de source. Mais l'étude minutieuse des interactions de l'un sur l'autre (et inversement) est en revanche bien plus récente. Si le dérèglement climatique est un sujet récurrent de l'actualité, et singulièrement sur le rôle joué par l'homme, le regard en arrière est "un peu court" souligne Olivier Postel-Vinay. Il nous invite donc à parcourir les centaines de milliers d'années d'archives climatiques et archéologiques, aujourd'hui décryptées grâce à l'étude des cernes des arbres, des stalagmites, des carottes de glaces, des pollens fossiles.

Et de constater qu'un lien fort a uni homme et climat - les climats ayant contribué, semble-t-il, à des évolutions culturelles et politiques majeures. Naturellement l'auteur, au fur et à mesure de son analyse, se rapproche des temps modernes et nous rappelle que nos civilisations ont connu des refroidissements et des réchauffements au moins égaux, si ce n'est pire qu'aujourd'hui, preuves et événements à l'appui. Pas de climato scepticisme dans cette rétrospective, mais le constat d'une grande complexité - objet de la synthèse qui conclut l'ouvrage -  dont la conscience doit contribuer à dépassionner les débats sur les causes et solutions au réchauffement actuel du climat.

Points forts

Sur ce sujet sensible de la relation de l'homme et du climat, un peu d'humour ne fait pas de mal. Il est présent en particulier, sous forme d'un petit exergue, à l'ouverture de chaque chapitre. 

Toute la première partie du livre témoigne du lien entre grands épisodes climatiques et expansion de l'homo sapiens à la surface du globe. L'évolution de ses migrations et modes de vie au gré des périodes chaudes ou glaciaires, lui permirent de franchir les détroits à pied et de gagner tous les continents… sauf l'Australie !

Une lecture de notre histoire contemporaine, à la lumière des récentes découvertes sur le climat, est particulièrement intéressante car rarement traitée sous cet angle. Il apparaît que de grandes pages furent écrites du fait de la volonté des hommes, mais aussi sous la pression du climat. Pour ne citer que quelques exemples : l'expansion et la disparition de grandes civilisations comme l'Egypte des pharaons, les Mayas, l'empire des Khmers d'Angkor Vat, les Ming en Chine ou les mouvements expansionnistes des Vikings ou des Huns. Autre exemple, la relation entre épidémies et climats - les grandes pestes apparues en Chine puis en Europe, Typhus et choléra sont liées à des conditions climatiques aujourd'hui bien identifiées. Emmanuel Leroy Ladurie, dans son Histoire humaine et comparée du climat, à propos de la fin du Petit Âge Glaciaire en Europe, prête à Jean Jaurès que la médiocrité des saisons et des récoltes de 1787, 88 et 89, furent "les gâchettes de la Révolution française". 

L'essai présente aussi, sous le prisme d'événements climatiques majeurs comme des éruptions volcaniques colossales, des exemple de leur inscription dans l'art, comme certains tableaux de Breughel, des romantiques allemands ou de Turner, ou dans la littérature, comme Les raisins de la colère de Steinbeck, qui a pour cadre un événement climatique extrême au centre des Etats Unis, le Dust Bowl, dans les années 1930.

L'analyse apporte aussi quelques nuances, du fait des découvertes récentes des paléo climatologues, à des thèses collaptionnistes comme celle de Jared Diamond (Effondrement, 2005).

Enfin, si quelques réserves peuvent être formulées, l'ouvrage est très accessible et facile à lire.

Quelques réserves

On peut regretter qu'Olivier Postel-Vinay semble s'excuser de se risquer à relativiser, par la rétrospective historique, l'idéologie dominante sur les causes anthropiques du réchauffement climatique actuel. C'est dommage, même si mon appréciation force un peu le trait. 

La référence à un temps calculé "avant Socrate" plutôt qu'avant Jésus Christ, évoqué pour être "transculturel", est certes intéressant dans son esprit, mais ni convainquant (Socrate, c'est la culture Européenne, autant que le Christ) ni utile à la compréhension des échelles de temps . Déplacer le curseur de 400 ans en arrière quand on s'intéresse à des millénaires… est-ce vraiment utile ?

Il sera aussi nécessaire au lecteur de naviguer dans les dénominations des époques géologiques ou climatiques ; citations nombreuses, peu habituelles dans notre vocabulaire mais nécessaires à la compréhension de l'analyse.

Encore un mot...

Malheureusement, dès qu'on parle de réchauffement climatique, on se divise facilement. C'est d'ailleurs l'objet d'un précédent ouvrage d'Olivier Postel-Vinay. Mais remettons les choses à leur place. Les faits climatiques sont avérés, et si les interprétations peuvent varier, l'Europe, par exemple, a connu au cours de ces deux derniers millénaires un optimum climatique  avec des températures très élevées qui ne devaient rien à l'activité humaine. Il a aussi connu un "Petit Âge Glaciaire" - du moyen âge à la fin du XVIIIe siècle. L'intérêt de son ouvrage n'est pas de nier la situation actuelle, mais de la situer dans des échelles de temps plus long et des analyses plus complexes que l'alarmisme du court terme distille à longueur de médias, et avec bien peu de contradictions. La collection La Cité des Presses de la Cité a été créée précisément pour donner place à un débat pluriel sur des questions de société essentielles, et opposer à l'hystérie des lynchages médiatiques, un espace d'expression qui respecte les faits. Ce commentaire pourrait paraître un brin promotionnel, mais il donne assez justement le cadre de cet essai que l'on pourrait qualifier de courageux. Et qui n'hésite pas à citer Churchill dans son épilogue : "plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans l'avenir".

Une phrase

"Dans ce dérèglement, nous voyons les saisons changer
les gels blancs tombent dans le frais giron de la rose écarlate […] Le printemps, l'été, l'automne fécond, 
l'hiver chagrin échangent leur livrée, 
et le monde effaré ne sait plus s'y retrouver". William Shakespeare, Songe d'une nuit d'été, vers 1595 P.261

"La sécheresse débute à l'été 1930, l'année suivant le krach. Le déficit de précipitations est de 15% à 25% en moyenne pendant toute la décennie. En 1934, la région la plus touchée par le Dust Bowl connaît un déficit de 53%. Et il fait chaud, très chaud, au point que plusieurs records de température dans les grandes plaines n'ont pas été battus par les plus grosses chaleurs de ces dernières années (49° dans l'Oklahoma et le Kansas en 1936)." P 307

 "Si je cite ce texte de Montaigne, écrit à la fin du XVIème siècle, en pleine offensive du Petit Âge Glaciaire, c'est pour attirer l'attention sur un trait de notre époque : ce que l'historien François Hartog appelle le Présentisme. Nous vivons tellement au présent (nourri de prédictions) que la plupart d'entre nous oblitérons le passé, l'ignorons, ou le réduisons à quelques jalons mal informés, propagés par des clichés. En matière de climat, l'un ces clichés les plus irritants est la formule "sans précédent" qui accompagne tant d'"informations" diffusées par les médias. Les journalistes (et parfois les climatologues qui les instruisent) feraient bien de regarder à deux fois avant de l'assener." P 342

L'auteur

Olivier Postel-Vinay, journaliste,  a été pendant de nombreuses années rédacteur en chef de La Recherche, le magazine de référence en France sur l'actualité des recherches scientifiques, avant son absorption par le mensuel Sciences et Avenir, en 2020. Outre sa carrière comme éditorialiste dans de nombreux grands médias, il est fondateur et directeur du magazine Books, dédié à la littérature et l'actualité. Sapiens et le climat est son 7eme essai.

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