Toutes ces idées qui nous gâchent la vie

Halte à la théologie d'une nature idéalisée
De
Sylvie Brunel
Alimentation, climat, santé, progrès, écologie.
Ed. JCLattès, 252 pages, 18,90 €
Recommandation

A force de substituer, dans le débat sur l'écologie, les élans passionnels aux échanges rationnels, c'est le principe démocratique que l'on va finir par mettre en cause. Haros sur les diktats des nouveaux ayatollahs.

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En matière d'écologie au sens large, le débat public est dominé par les prédictions les plus alarmistes sur notre santé, notre alimentation, nos modes de vie, le climat, la survie des espèces, accessoirement la nôtre si elle entre en compétition avec celle des vers de terre ! 
Ce discours, qui fait recette auprès du grand public est porté par ce que la géographe Sylvie Brunel appelle les "colapsologues", nouveaux apôtres de l'effondrement "annoncé" de nos sociétés dont Jared Diamond, avec la publication en 2005 de Colapse fut un des précurseurs.
 Mais Sylvie Brunel estime que beaucoup de ces discours sont appuyés sur des données de trop court terme pour porter un message scientifiquement incontestable. La géographe entend rétablir ses vérités - alimentation, climat, écologie, modes de vie - sont passés au crible et resituées dans un environnement géopolitique et scientifique qui donne à ces dramaturgies des couleur moins "chatoyantes". En témoignent des têtes de chapitre sans concessions comme "Fin du monde, Bien sûr que non !", "Au service de la Chine", "Fin du monde et fin de mois", "Malthus, sors de ce corps", "Le grand bal des hypocrites", "La question de l'énergie, ou l'écologie pour les nuls" ou encore "Rendons leur fierté à nos agriculteurs"...

Points forts

  • 1- Sans langue de bois aucune, Sylvie Brunel percute les analyses du GIEC, les pourfendeurs de la malbouffe, les amoureux de la nature sublimée dans lesquels il faut apprendre au lion à ne pas tuer la gazelle. Elle avance des arguments simples, des références historiques et climatologiques, comme l'avait fait en son temps Michel Serres, avec son fameux C'était mieux avant. L'essence de la démarche était (et demeure) de démontrer par des statistiques incontestées, qu'en matière de production d'énergie, de santé, de longévité, de production agricole... non, vraiment, ce n'était pas mieux avant.
  • 2- S'il est difficile de développer dans le détail ses nombreux exemples, il est intéressant de lire ce que beaucoup n'osent pas dire tout haut de peur de se faire clouer au pilori de l'écologie militante. En voici un petit florilège : il n'y pas d'énergie - aujourd'hui - plus propre que le nucléaire et rouvrir les centrales à charbon en Allemagne pour inonder l'Europe des particules fines que l'on est censé combattre n'est pas très cohérent ; interdire la production de gaz de schistes en Europe et en importer est pour le moins hypocrite ; accuser l'Europe de tous les mots (oui, mots, mais maux convient aussi), d'irresponsabilité écologique alors que c'est le continent qui fait le plus en ce domaine n'est pas "sincère" ; accuser agriculture et élevages intensifs de détruire la planète plutôt que d'attester qu'ils ont fait quasiment disparaitre les famines dans le monde est faire preuve de bien peu d'objectivité ; accuser les pays en développement d'être les potentiels futurs délinquants climatiques, n'est-il pas d'une arrogance exceptionnelle ?  Etc.
  • 3- Et donc Sylvie Brunel affirme qu'à défaut de communiquer régulièrement sur ce qui va bien ou mieux, dans les domaine de la gestion des ressources naturelles, de la biodiversité, et de la relation de l'homme avec la nature, le débat autour de ces questions en devient dangereusement unilatéral.

Quelques réserves

  • 1- La relecture décapante des grands débats et arguments sur la nécessité de sauver la planète est pour le moins percutante. N'attendez pas de cet essai de complaisance par rapport aux discours des experts (souvent autoproclamés) du climat et de l'écologie. Pour Sylvie Brunel, ces questions méritent plus d'exigences statistiques, méthodologiques, éthiques. Ce discours en choquera plus d'un (et d'une).
  • 2- L'absence de langue de bois est, en ces domaines, la preuve d'un certain courage, au risque de se faire agonir d'injures par les nouveaux ayatollahs de la défense de la planète. Cependant, par ses formules virulentes, Sylvie Brunel peut choquer bien des lecteurs. Ses explications sont pourtant assez claires pour ne pas avoir besoin de ces formules narquoises - auxquelles ont peut aussi adhérer quand on partage son point de vue. 

Encore un mot...


Attention, âmes écologiquement sensibles, ce livre va vous choquer ! Mais les "vrais" experts ont rarement la parole dans les débats sur le climat et la gestion prévisionnelle des ressources. Un peu de parité et de contradiction sont démocratiquement nécessaires quand seules les prévisions les plus catastrophiques ont échos dans les médias, comme on l'a vu avant les élections Européennes. Entre information et manipulation, la distance est parfois très courte. Sylvie Brunel veut donc remettre un peu de raison et de perspectives historiques dans ces "idées qui nous gâchent la vie", car trop souvent exposées et presque jamais débattues de façon contradictoire. Elle rejoint là quelques prédécesseurs comme Claude Allègre, ex ministre de la recherche, Jean de Kervasdoué, Jean Marc Jancovici pour n'en situer que quelques uns. 
Sylvie Brunel ne conteste nullement la nécessité du développement durable. Pour autant, en faire une nouvelle théologie - qui écarte donc toute réalité qui lui est opposable - lui semble conduire à des comportements et décisions plus dictés par l'idéologie que par les faits. Car l'idéalisation de la nature au prix de politiques de "décroissance" risque de conduire à renoncer aux solutions que l'homme a toujours su inventer quand son environnement lui a imposé.
Il n'est pas question dans ces pages de renoncer à un comportement écologiquement "responsable" mais plutôt de ne pas opposer une nature idéalisée à des progrès scientifiques et techniques diabolisés.
 

Une phrase

Ou plutôt dix...:

  • "Comment en est on arrivé là ? Par une dérive progressive mais implacable vers une civilisation occidentale où la "Planète" est devenue plus importante que l'humanité". P 23
  • "Pour entrainer les masses à la croisade, il faut les terrifier. Cette phrase prémonitoire, nous la devons c'est une géographe qui la prononce, Pierre Georges [...] en 1971. Près d'un demi siècle après, nous en sommes toujours au même point". P 36
  • "N'empêche que lorsque l'Allemagne ferme ses centrales nucléaires pour plaire à son opinion publique, elle se met d'une part à importer du gaz russe, ce qui la met dans la main de Poutine, d'autre part à faire tourner des centrales thermiques au charbon et au lignite - difficile d'être plus polluant". P 107
  • "Chaque génération de chiens repart de zéro, chaque génération d'hommes capitalise sur un immense réservoir de connaissances et d'expériences. Sauf si on marche pour le climat au lieu d'aller s'instruire". P 108
  • "Un degré en un siècle, un changement rapide ? De qui se moque t on ? [...] Et en quoi des années chaudes signifient-elles qu'une trajectoire mortifère est engagée, alors que dans les années trente, l'humanité connaissait des drames autrement plus terribles ? Comme ces fameux dust bowles des grandes plaines, qui firent écrire Les Raisins de la colère à Steinbeck, suscitant les grandes migrations vers la Californie et les premiers programmes de protection des sols aux Etats-Unis". P 115
  • "Je pense au contraire que le destin de l'humanité n'est pas si funeste et qu'à l'image de Singapour et d'Abu Dhabi, nous avons les moyens de construire une succes story planétaire". P 133 
  • "Le développement durable est une formidable machine à susciter de l'innovation et c'est probablement le seul crédit que l'on peut attribuer aux prédicateurs du désastre : pousser au changement". P 136
  • "Se réconcilier avec la nature... la belle blague. Avec le léopard qui tue le petit Wasim ? Avec le loup qui égorge des dizaines de brebis ? Avec le python de 7 mètres, qui en 2017, avale entier un jardinier de 27 ans...". P 182
  • "Comment oser s'opposer aujourd'hui à la fois à la vaccination et à l'élevage, quand ils permettent d'espérer sauver des millions de personnes qui meurent aujourd'hui dans d'atroces souffrances ?" P 203
  • "Présenter le bio comme producteur de la seule nourriture acceptable en discréditant le "conventionnel" est également un mensonge éhonté : notre nourriture est aujourd'hui parfaitement saine et de qualité". P 229

L'auteur

Sylvie Brunel est journaliste, géographe, mais aussi écrivain (elle a publié en 2009 Manuel de Guérilla à l'usage des femmes, inspiré de son expérience de vie avec l'homme d'affaire et homme politique Eric Besson), Professeur d'universités. Experte pendant des années à Médecins Sans Frontières et Action contre la faim, puis Présidente de l'ONG, Femme de l'année 1991... elle a une connaissance reconnue, théorique, pratique et pragmatique des questions humanitaires, de développement durable, d'agriculture. Pour les ouvrages qu'elle a publié - un à deux par an depuis 1991 - elle a reçu de nombreux prix : du livre géopolitique, de la Société de géographie, des académies des sciences morales et politiques, d'Outre Mer, de Bretagne et des Pays de Loire, de Sciences Po... 

Commentaires

Régis DARRAS
dim 11/08/2019 - 14:09

J'adhère à cette analyse de notre société contemporaine, oui aux débats contradictoires

Eric VS
mar 10/11/2020 - 09:52

J'ai acheté ce livre pensant effectivement y trouver une argumentation de qualité mais j'ai été très déçu par le niveau de l'analyse. On reste dans les allégations, même si certains propos ont le mérite de faire réfléchir. Il semblerait que Sylvie BRUNEL se laisse emporter par ses idées au détriment d'une rigueur dont on ne peut se dispenser lorsque l'on est à ce point virulent dans l'expression.
P. 113 : "la température moyenne s'est accrue d'à peine 1 °C en un siècle, pourtant en pleine ère du pétrole, du charbon et du gaz. Pas vraiment de quoi crier au loup [...]. D'autant que les variations quotidiennes de température sont considérables [...]. Un degré d'accroissement en un siècle et demi, ce n'est donc vraiment pas la mer à boire. Nous avons connu bien pire, notamment des périodes de grand froid, qui ont toujours été des drames pour l'humanité, es périodes de famines, de guerres, de grandes migrations."
Comment une géographe peut encore confondre climat et météo ? Il suffirait tout simplement qu'elle aille faire un tour sur le site de Météo-France pour comprendre l'énormité de ce qu'elle écrit. Cet extrait d'ailleurs traduit une vision statique alors qu'il faut prendre en compte une dynamique (ce qu'elle revendique par ailleurs dans un autre chapitre). Il y a une inertie de plusieurs dizaines d'années entre nos émissions et les effets sur le réchauffement atmosphérique. Les océans y ont notamment un rôle majeur. Encore une fois, comment une géographe peut ignorer à ce point les différences fondamentales entre océans et continents pour ce qui est des températures ?
J'avais donc acheté ce livre plein d'optimisme et j'en suis ressorti très déçu. Je reconnais ne pas avoir les connaissances pour évaluer la qualité du propos pour tous les thèmes abordés mais il me semble désormais difficile d'y trouver une forme de crédibilité. Un livre peut-être plus délétère qu'utile... à moins de le lire avec une bonne dose d'esprit critique.

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