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Les hommes à terre

« Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer. »
De Cailleaux et Giraudeau
Ed. Dupuis, collection Aire Libre, 2020, 122 pages, 19,95 €

Lu / Vu par

Nicolas Autier
Publié le 12 sep . 2020

Recommandation

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Thème

Théo a 17 ans, sort de l’école des apprentis mécaniciens de La Royale et s’apprête à embarquer à bord du porte-hélicoptères La Jeanne pour son premier tour du monde. Du haut de la rue de Siam, il contemple dans le matin naissant Brest, ville chargée d’histoire. La perspective prochaine de destinations lointaines et inconnues éveille en lui l’écho des récits de Melville, Conrad ou Stevenson ; des voyages de Bougainville et de l’exil polynésien de Gauguin.

Après avoir descendu les rues encore humides de la ville endormie, Théo se retrouve face à la silhouette unique de La Jeanne, navire aux « hanches larges, généreuses » qui s’apprête à l’accueillir pour plusieurs mois. Au moment de monter à bord de cette « matrice d’acier » où il va vivre l’abandon « du monde de l’enfance pour celui des hommes », Théo sent une « peur délicieuse » lui mordre le ventre.

Points forts

R97 relate un an de la vie d’un jeune homme qui va sur la mer pour mieux revenir à terre. Le scénario de l’album est ainsi scandé par le récit d’escales toutes plus envoûtantes les unes que les autres : Martinique, Montevideo, Valparaiso Honolulu, Kobé, Colombo, Diego Suarez, Djibouti…

Les moments décrivant la vie en mer sont plus rares que les moments de vie à terre. Mais, paradoxalement, la présence de la mer dans le récit en est renforcée. Comme si l’intensité de sa présence se nourrissait en creux de la rareté de sa représentation et d’une forme d’absence. Cet ancrage scénaristique nourrit puissamment le charme de ce récit d’initiation maritime.

Le texte est absolument superbe. Empreint d’une musicalité toute en élégance et en délicatesse, son rythme et sa fluidité semblent calés sur celui des vagues qui portent La Jeanne autour du monde. Ils permettent de restituer de façon à la fois directe et pudique les expériences d’un jeune militaire de dix-sept ans et des tranches de vie magnifiques : rencontre avec la fascinante et mystérieuse Dame de Montevideo, déchirants adieux sur un quai du port de Kobé, bizutage viril dans les entrailles de la salle des machines du navire.

Il est beaucoup question de femmes dans R97, comme il sied à un récit de marins en escales. La façon dont l’auteur en parle et met en scène la découverte par Théo de leur monde et de celui de l’amour témoigne d’une grande délicatesse, de beaucoup de pudeur et d’un immense respect à leur égard.

Et il y a le dessin de Christian Cailleaux. J’avoue qu’il ne m’avait pas particulièrement séduit dans son Gramercy Park, éd. Gallimard, 2018, excellemment chroniqué par Dominique Clausse sur notre site. J’avoue aussi qu’il m’a complètement envoûté dans R97 tant son apparente simplicité se marie parfaitement avec le propos du scénariste, tant sa délicatesse de trait épouse idéalement celle du verbe, donnant ainsi à l’album des airs de fresque rupestre intemporelle.

Points faibles

Que dire à ce sujet si ce n’est que l’on ne comprend pourquoi cet album, déjà publié en 2008 aux éditions 2020, n’a pas été réédité plus tôt ; et que l’on espère qu’il rencontrera tout le succès qu’il mérite.

En deux mots ...

Tout d’abord, R97 invite à une jolie rencontre posthume avec un aspect méconnu du talent de Bernard Giraudeau. Librement adapté du premier roman de l’acteur, Le marin à l’ancre, 2001, éd. Métailié, R97 nous fait (re) découvrir la poésie mélancolique et la musicalité marine des mots du Giraudeau écrivain. Cet album largement autobiographique permet également d’en apprendre davantage sur la jeunesse de l’acteur qui campa, entre autres, le braqueur solaire des Spécialistes (Patrice Lecomte, 1985) ; le Saint-Exupéry de la maturité de la Dernière Mission (Robert Enrico, 1996) très clairement inspiré de la BD Dernier Vol (Hugo Pratt, éd. Casterman, 1995) ; ou le débauché abbé Villecourt de Ridicule (Patrice Lecomte, 1996).

R97 offre surtout un moment de grâce littéraire et graphique. L’escale à Djibouti magnifie en quelques planches d’une beauté lumineuse la rencontre de la mer et du désert tout en convoquant le souvenir de Rimbaud et de Henri de Monfreid, aventuriers coureurs d’étoiles partis à la rencontre de leur destin sur la corne de l’Afrique. Et nous reviennent en mémoire les paroles de L’Affaire Rimbaud, mélancolique ballade composée par Hubert-Félix Thiéfaine en hommage à l’auteur du Bateau Ivre :
Une saison en enfer
Foudroie l'Abyssinie
Ô sorcière ô misère
Ô haine ô guerre, voici
Le temps des assassins
Que tu sponsorisas
En livrant tous ces flingues
Au royaume de Choa

Une illustration

L'auteur

Je vous invite à relire l’excellente présentation que Dominique Clausse fait du dessinateur, Christian Cailleaux, dans la chronique de son album Gramercy Park, éd. Gallimard, 2018. Tout y est.

Quant à Bernard Giraudeau, on connait l’acteur de cinéma, de téléfilms, de séries télévisées et de théâtre. On connaît également le réalisateur et scénariste de films, notamment l’envoûtant Les caprices d’un fleuve, sorti en 1996. On peut également connaître le réalisateur de documentaires très souvent consacrés à l’Amérique du Sud. Mais on connaît peut-être moins l’auteur de romans, notamment maritimes : Le marin à l’ancre, éd. Métailié, 2001 ; Les Hommes à terre, éd. Métailié, 2004 ; Les Dames de nage, éd. Métailié, 2007. Cette lacune est maintenant comblée avec cet album qui nous fait découvrir une plume superbe et nous invite à ouvrir ses autres ouvrages.

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