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L’or du temps

Balade au fil de la Seine et dans Paris : Emotion et passion… mais parfois trop d’érudition !
De François Sureau
Gallimard, 848 p., 27,50 €

Lu / Vu par

Marc Buffard
Publié le 24 sep . 2020

Recommandation

2,0BonBon

Thème

 L’écrivain descend la Seine depuis sa source jusqu’à Paris et les lieux qu’il rencontre évoquent des personnages du passé que nous suivons au fil des nombreuses digressions par lesquelles il se laisse entrainer.

Mais la Seine, malgré la carte qui nous en est donnée au début du livre, disparait vite et cède la place, surtout à Paris, aux choix de l’auteur qui devient un promeneur errant dans les rues qui racontent le passé qu’il choisit.

Points forts

 D’abord le merveilleux titre emprunté à André Breton.

On pense ensuite au " Danube " de Claudio Magris dans lequel il s’agit aussi de suivre le fleuve et d’évoquer le passé de ses rives. La même érudition, la même réflexion profonde, la même richesse historique. Mais là où le Danube était un souffle impétueux dans des paysages grandioses, la Seine de Sureau n’est qu’un prétexte qui se dissout peu à peu dans les très nombreuses évocations.

On trouve en effet dans ce livre une extraordinaire galerie de personnages de tous temps et de toutes natures, certains passionnants ou émouvants, d’autres difficiles à aborder et à comprendre.

En réalité les deux tiers du livre se passent à Paris pour lequel François Sureau nous dit son amour dans la seule et magnifique description qu’il nous donne.

Voici, dans le premier tiers, né à Châtillon sur Seine vers 810, Girart dit de Roussillon ou de Vienne également comte de Paris, à la destinée foisonnante qui en fera un temps le chef militaire du duché de Lyon.

Voici encore un peu plus loin Maurice Genevoix à qui François Sureau consacre de très belles pages qui sonnent comme un appel à ne pas oublier " Ceux de 14 " le plus beau livre qu’on ait écrit sur la plus atroce des guerres.

A Troyes c’est son clochard qui nous arrête : dans les années 50 il quitte son Barreau pour s’installer à Paris sous le pont du carrousel et devenir Pierre l’ermite. C’est aussi à Troyes que l’on voit Godefroy de Bouillon consulter le rabbin Rachi avant de partir pour la Croisade...

C’est encore à Troyes à propos d’Adrien Guimard, né en 1821, et " législateur méconnu ", auteur d’une désopilante et absurde " proposition tendant à rapprocher la morale et le droit dans la législation criminelle " que François Sureau, en bon juriste, aborde le débat très actuel sur le danger de confondre morale et droit.

En s’approchant de Paris, à Samois, l’auteur rencontre Simenon et se livre à une analyse approfondie de son oeuvre en s’abstenant, malheureusement, de la mettre en parallèle avec celle de Conan Doyle qu’il consacre plus loin comme l’inventeur du roman policier.

Après avoir salué à Fontaine le port Arthur Koestler dont “le zéro et l’infini " apparaît comme une des premières dénonciations du stalinisme, nous voici à Paris attendus par Cendrars, Blaise Pascal, inventeur de la RATP ( ! ) et assistons à la fin émouvante du jansénisme à Port Royal.

Au chapitre des monastères on voit aussi la destruction de la Grande Chartreuse à Paris et son histoire à Voiron qui, elle, existe encore heureusement.

Puis François Sureau reprend son costume de haut fonctionnaire pour se livrer à une description savoureuse du Conseil d’Etat, son style, ses manies et ses codes.

C’est aussi en fonctionnaire, et c’est original, que l’auteur aborde le cas de Joseph Kessel par le truchement de son dossier de naturalisation.

Enfin c’est Apollinaire, inventeur du mot surréalisme, qui clôt, après l’avoir ouvert le chapitre parisien de cette longue pérégrination.

Points faibles

François Sureau se fait accompagner tout au long de ce voyage dans le passé ( " le passé m’a fait une seconde nature, je n’y puis rien " dit-il ) par un personnage énigmatique au nom bizarre ( Agram Bagramko ) peintre surréaliste proche de Breton à qui il donne une place prépondérante. On comprend peu à peu que cette fiction permet à l’auteur de donner une consistance à ses propres réflexions et à l’évocation de l’histoire du surréalisme.

Mais le style compliqué et elliptique de l’auteur qui donne l’impression de ne plus écrire que pour lui ou pour quelques lecteurs hautement qualifiés provoque l’ennui chez le lecteur moyen.

Monsieur Teste de Paul Valéry ne vient malheureusement pas réveiller sa conscience jusqu’à ce que l’auteur donne la clé de son élitisme quand il aborde les " navigations d’Ulysse " publiées par Victor Bérard en 1927 : " Si les spécialistes lisent encore Bérard, les amateurs eux, trouveront matière à rêver sur l’étonnant résultat du grand voyage de 1912, qui a donné lieu à ce chef d’œuvre inconnu..."

Faut-il aussi reprocher à Sureau, qui n’écrit donc pas pour les " amateurs ", de ne proposer aucune traduction des textes en anglais ou en latin ?

Et ne comptez pas sur lui pour vous donner la moindre description de paysages, il ne s'intéresse qu’aux personnages que les lieux rappellent.

En deux mots ...

Une très longue et érudite exploration d’un passé choisi, des sources de la Seine à Paris, dont la lecture se partage entre intérêt, émotion et, il faut bien le dire, ennui.

Un extrait

" J’ai toujours habité une capitale imaginaire. L’hiver, par temps de neige, j’allais à Montmartre et je jouissais du spectacle de cette masse urbaine blanche et grise, aux intérieurs lumineux, où des milliers d’existences anonymes suivaient leurs cours parallèles, dessinant des figures analogues à celles d’un ballet dont personne n’aurait écrit la chorégraphie et qui pourtant se développerait avec régularité tout au long des siècles. Là, de petites gens avaient peiné, peineraient encore ; là, dans cette maison, Verlaine avait décacheté la lettre où Rimbaud répondait à son invitation : «  Venez, cher poète, on vous admire, on vous attend » par ces mots : « Oubliez-moi. Voyagez » ; là, dans cet hôtel vide, Brantôme avait cédé aux charmes de la douce Limeuil ; là Balzac avait écrit et était mort. Voici le chemin qu’a suivi Bonaparte au retour d’Italie et la maison de M. Pierre Larousse ; voici Saint-Eustache et la pierre tombale de M. de Chevert qui, “sans aïeux, sans fortune”, s’éleva jusqu’au grade de maréchal de France. Voici la synagogue des juifs allemands, rue du Chaume, et, un peu partout, les magasins des bougnats, et les réduits bretons autour de Montparnasse ; voici le Parlement rendez-vous des lingères et des libraires, des entremetteurs des amants, des lettrés et des filous, des princes, des courtisans et de la robe, et de l’autre côté des nobles murs, des scies et des brodequins pour la vérité ; voici le Beauvilliers où l’on servait l’oreiller de la Belle Aurore et le poulet en poire à la Marat ; et le petit jardin de Clemenceau à l’ombre des pères jésuites, et le Lutétia des supplices ; et, comme un visiteur sans doute à son premier voyage, alors que j’étais né là, je me réjouissais d’être ainsi roulé comme un caillou dans ce fleuve sans fin. »

L'auteur

François Sureau est né en 1957 à Paris. Enarque, auditeur au Conseil d’Etat, il est aujourd’hui avocat aux Conseils. Écrivain, il a publié notamment L’obéissance, Le chemin des morts et, dernièrement, Sans la liberté.

Dans Le chemin des morts il raconte, d’une manière particulièrement émouvante, le cas de conscience posé au Juge par l’affaire d’un militant de l’ETA basque s’opposant à son retour en Espagne où il se dit menacé de mort.

Trois ouvrages de François Sureau sont chroniqués sur notre site :

Sans la libertéchronique parue le 18 novembre 2019 par Anne Jouffroy

Pour la liberté - répondre au terrorisme sans perdre raisonchronique parue le 21 décembre 2017 par Jean-Pierre Tirouflet

Je ne pense plus voyager (sur Charles de Foucauld), chronique parue le 17 juin 2016 par Paul Beuzebosc 

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