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Mort de honte : La BD m’a sauvé

Autobiographie d’un psychiatre
De de Serge Tisseron Albin Michel 220 p.
Editions Albin Michel 220 pages

Lu / Vu par

Charles-Edouard Aubry
Publié le 30 nov . 2019

Recommandation

4,0ExcellentExcellent

Thème

Comment naît la honte ; comment elle se développe jusqu’à prendre le pas sur tout autre forme d’émotion, et comment on s’en guérit en comprenant le mécanisme qui l’a créée et entretenue. Serge Tisseron détricote la camisole dont ses parents l’ont affublé dès sa naissance. Dans la lignée de grands-parents qui avaient fait subir le même sort à leurs enfants, il raconte son enfance – un père exécrant toute forme de lien social et de plaisir et une mère alternant de grandes violences et des douceurs extrêmes – et comment il a réussi à en sortir, en s’ouvrant petit à petit sur le monde extérieur et à la rencontre de la psychanalyse, l’autosuggestion, la pleine conscience, la relaxation …

Points forts

- Le portrait de ses parents castrateurs – mais aussi de la France des 30 glorieuses qui faisait l’apprentissage du progrès – aboutit à un équilibre entre l’horreur qu’il devrait nous inspirer et une sorte de tendresse pour ces personnages cabossés par la vie qui ont fait subir à l’auteur le poids de leur propre histoire.
La honte ressentie oblige à rechercher quelqu’un d’autre pour la déverser et tenter ainsi de s’en extraire.

- La honte, mère castratrice de toutes les émotions : comment elle tue dans l’œuf toute possibilité, toute envie de rapport humain. La mécanique implacable est particulièrement bien décrite et décortiquée. L’auteur a su faire preuve d’une résilience extraordinaire pour s’extraire de sa situation, en s’élevant, c’est-à-dire sans en vouloir à ses parents (il leur offre sa première paye) alors que la situation aurait pu engendrer frustration et violence.

- Bien qu’il soit lui-même psychanalyste, il décrit son parcours comme un chemin personnel pour sortir de la honte, enrichi de rencontres avec des personnes et des pratiques qui l’ont aidé. Il ne fait pas l’apologie de la psychanalyse mais place l’humain au centre de son dispositif de guérison.

- Depuis son premier dessin à l’âge de 5/6 ans, l’auteur a pris l’habitude de laisser ses émotions guider sa main afin d’exprimer des sentiments qu’il ressentait confusément. Les quelques facs-imilés reproduits – hélas trop rares – montrent que la BD fut pour lui dans un premier temps une béquille, puis un moyen d’expression pour libérer sa parole, et enfin un art magnifiquement maîtrisé.

Points faibles

Peut-être, en cherchant bien, quelques raccourcis que l’on aurait aimé voir comblés : comment est-il passé d’hypokhâgne à une première année d’internat en psychiatrie ou ce qu’il est advenu de son frère, souvent mentionné mais qui n’est jamais dans l’histoire.

En deux mots ...

Au catalogue des éditions Albin Michel en octobre 2019, deux ouvrages. Celui-ci et  Le chagrin des origines » de Laurence Nobécourt, sous-titré  l’écriture peut sauver la vie . Hasard du calendrier ou ligne éditoriale ? Toujours est-il que ces deux ouvrages sont construits sur le même modèle : les traumatismes causés par des parents eux-mêmes victimes et la rédemption de leurs auteurs grâce à la prise de parole par l’écriture ou la bande dessinée.

Un extrait

« Aujourd’hui, avec le recul, je suis convaincu que la bande dessinée a largement contribué à développer mon imagination. (…) La BD a également structuré mon attention et ma mémoire en m’invitant à m’intéresser à ce que je vois autant qu’à ce que j’entends. Et elle m’a aussi permis de m’attacher à ces héros dont les mimiques étaient en conformité avec leurs paroles, ce qui était loin d’être toujours le cas dans ma famille ».

L'auteur

Serge Tisseron, 71 ans, est psychiatre, docteur en psychologie habilité à diriger des recherches, membre de l’Académie des technologies, chercheur associé à l’Université Paris VII Denis Diderot (CRPMS). Il a réalisé la première thèse sous la forme d’une bande dessinée (1975), puis découvert le secret de la famille d’Hergé uniquement à partir de la lecture des albums de Tintin (1983).

Parmi une production pléthorique au service d’une meilleure compréhension de l’humain, il a écrit 36 essais personnels et 4 bandes dessinées.

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