Archipel
Parution le 28 mars 2026
18,99 €
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Thème
Il en est de la musique comme de la philosophie, exigeantes disciplines de l’esprit qui, maîtrisées par une pratique assidue et sans faille, sont une aide précieuse à vivre. Aline Piboule fait partie de ces artistes rares dont les explorations pianistiques répondent à une puissante nécessité intérieure. Sans esbrouffe et avec une haute conscience de sa mission de musicienne, elle avance sur le chemin escarpé d’une volonté artistique qu’anime la passion du partage et de la transmission.
Elle nous a déjà habitués à des enregistrements témoignant d’une recherche profondément originale : associant en autant jeux de miroirs, de renvois et d’oppositions des compositeurs tels que Dutilleux et Fauré (Artalinna, 2017), les moins connus Samazeuilh, Decaux, Ferroud et Aubert (Printemps des Arts de Monte Carlo, 2020), ou encore: Bach, Liszt et Greif, Coincidentia Oppositorum, 2024), elle a l’art de savoir tisser des liens, apparaissant après coup irrécusables, entre créateurs puisant à des sources d’inspiration diverses. Plus récemment, elle a choisi avec son disque consacré à Fauré (Harmonia Mundi, 2024), version d’un spectacle conçu avec Pascal Quignard, de mettre en valeur une part de son œuvre rarement interprétée.
Aline Piboule a donc l’humeur voyageuse ; toujours en recherche, elle nous fait découvrir les contrées nouvelles qu’appelle sa curiosité : ainsi, une fois encore, du dernier opus qu’elle vient de livrer chez Harmonia Mundi consacré à Claude Debussy et John Ireland. Double première avec cet album qui nous propose une pérégrination autour de l’archipel de Jersey et Guernesey grâce à la réunion de quelques œuvres de Debussy ainsi qu’à une transcription à deux mains de La Mer par Yann Ollivo et des partitions de John Ireland (Sarnia et Decorations) dont la musique n’a jamais été enregistrée en France. Double première et par conséquent double défi que Aline Piboule a su relever avec l’exceptionnelle science pianistique qu’on lui connaît associée à une sensibilité lui permettant de nous en restituer les nuances les plus subtiles.
En associant, dans sa recherche programmatique, Debussy dit « Claude de France », sans doute l’un des compositeurs les plus joués, à Ireland, compositeur britannique comme son nom ne l’indique pas, très peu connu en France et qui eut pour élève Benjamin Britten, elle procède à un entrelacement de pièces composées en triptyques qui se répondent entre eux en autant d’échos maritimes.
Points forts
En guise d’ouverture, Sarnia (l’antique nom de Guernesey) constitue une belle découverte avec ses trois mouvements pleins de mystère et d’évocations de l’univers insulaire et marin bien dans la veine de ce que la critique a rangé commodément sous l’appellation d’impressionnisme musical auquel n’est donc pas étranger le bouquet debussyste qui nous est ensuite proposé avec Nocturne, Clair de lune et D’un cahier d’esquisses, pièces composées à des moments très différents mais qui disent les étapes essentielles du compositeur dans l’évolution de son style pianistique où l’on peut retrouver à la fois expressivité, sensualité, rêveries et sonorités évanescentes. Après quoi, retour à Ireland avec le cycle Decorations : ici, évocation de Jersey sous les auspices de la poésie d'Arthur Symons évoquant sa « solitude verte, entre terre et mer ». Où l’on renoue avec le merveilleux insulaire fait d’évocations de clairs de lune, de chants nostalgiques et de joyeuses féeries.
Et l’agencement préparatoire de toutes ces pièces a été conçu en vue de la pièce maîtresse qui, avec La Mer représente l’apothéose de l’enregistrement : composée de 1903 à 1905, la plupart des critiques se sont, à l’origine, mépris en ne saisissant pas d’emblée l’extraordinaire puissance évocatrice de ces « Trois esquisses symphoniques », selon le sous-titre de l’œuvre. Et pourtant, chaque scintillement solaire sur l’eau, chaque gouttelette de mousse se réfractant dans la lumière donne lieu à l’invention de ces soulèvements sonores aussi vite retombés que nés, de ces jeux de couleurs aveuglants. Au point que l’on a pu dire que la recherche de l’expression se trouvait ici remplacée par la recherche exclusive d’un nouveau langage. Mais, si tel était le cas, que viendraient y faire les puissantes vagues lyriques des premier et troisième mouvements, le chant des profondeurs qui est celui-là même du soleil répandu sur la mer ? Et la vision de la mer et du soleil suffit-elle d’ailleurs à expliquer tout du souffle de la passion qui embrase l’œuvre entière ? N’y a-t-il pas autre chose encore de plus puissant, de plus profond, de plus intime, de plus purement humain derrière ce soulèvement, ce déferlement, ces vagues de respiration, cette vie incessante et multiple des sons ? La Mer ne raconte-t-elle pas l’amour de Debussy pour sa maîtresse Emma Bardac, amour à son zénith solaire d’où il ne redescendra jamais, l’embrasement physique, le va et vient des gestes, des extases de l’amour, le rythme sublime de la volupté, de son chant éternel ? On est loin du pur jeu de formes et de sons, dans la poignante vérité des âmes et des corps.
Aline Piboule parvient à nous restituer du bout de ses doigts la gamme des nuances infinies que requiert l’exécution d’une partition si complexe : couleurs chatoyantes, jeux de lumière, impression de mouvement, éventail des émotions de la sérénité la plus pure à la puissance terrifiante des abysses dans ce vaste flux de conscience musical, « devenir sonore, processus de développement où les notions mêmes d’exposition et de développement coexistent dans une explosion ininterrompue » (Jean Barraqué) avant que les dernières barres de mesures ne soient englouties sous les vagues, comme celle d’ d’Hokusaï dont l’estampe fut choisie par Debussy lui-même pour illustrer la couverture de sa partition.
Quelques réserves
Absolument aucune réserve pour cet Archipel sonore d’une poésie envoûtante.
Encore un mot...
En nous faisant entendre, et avec quel éclat, la complexité du phrasé debussyste comme aussi bien le raffinement poétique de Ireland, Aline Piboule parvient à en rendre perceptibles les multiples arabesques qui les constituent. Le piano qu’entoure une fine réverbération permet aux aigus de gagner en longueur et les graves en densité. Et le voyage continue avec le livret dont la richesse nous fait partager des reproductions de tableaux d’Odilon Redon, Zao Wou Ki, William Turner ou des encres de Victor Hugo.
L'auteur
Aline Piboule est invitée en soliste dans les principaux festivals et salles de concert en France dont La Roque-d’Anthéron, Folle Journée de Nantes, Festival Berlioz, Festival de Radio-France Occitanie, Piano aux Jacobins à Toulouse, Lisztomanias, Piano(s) Lille Festival, Arsenal de Metz, Théâtre du Chatelet, Piano en Valois…mais également à l’international (Printemps des Arts de Monte-Carlo, Centre Beethoven à Buenos-Aires, Queen Elizabeth Hall à Londres…). Depuis 2020, elle se produit aussi sur scène avec l’écrivain Pascal Quignard dans le cadre de plusieurs Récits-Récitals en France et à l’étranger. La discographie d’Aline Piboule en soliste obtient régulièrement les plus hautes distinctions dans la presse.
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