Avant-dernières pensées

Comment un génie excentrique s’ingénia à s’abriter derrière de multiples masques pour exprimer son intériorité d’extra-lucide
De
Erik Satie
Harmonia Mundi
Parution en 2025
77 titres
2 heures et 30 minutes
CD 22,08 €
Vinyle 28,99 €

Alexandre Tharaud et Eric Le Sage, pianos
Isabelle Faust, violon
David Guerrier, trompette
Juliette, chant
Jean Delescluse, ténor
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Thème

On connaît l’image publique d’Érik Satie, le musicien natif de Honfleur, excentrique à souhait, promenant son insouciance et son ennui dans les salons, toujours prêt, tel le père Ubu, à manifester sa présence au monde par une improbable provocation afin de ressembler au personnage d’Alfred Jarry. Mais ce Satie de convenance, à l’inconvenance convenue, ravalé au statut de vieil oncle farceur toujours prêt à donner de sa personne pour amuser la galerie des mélomanes qui n’en attendaient pas tant de lui, n’a en réalité d’intérêt que par l’envers des masques divers dont il s’est affublé tout au long de sa vie d’interprète et de compositeur. Derrière les oripeaux, cherchez non pas l’erreur mais bien plutôt la vérité de ce qu’ils cachent.

Et il peut arriver qu’il y ait beaucoup à découvrir : au-delà des apparences funambulesques d’un clown en représentation, la réalité d’une existence faite d’innombrables difficultés matérielles et morales qui lui firent expérimenter la misère humaine en ce qu’elle a de plus sordide. Fuyant les mondanités et habitué des salons, affable et irrévérencieux, asocial et aimant la compagnie de ses amis, solitaire et grand amoureux de Suzanne Valadon pour laquelle il nourrit une passion qui ne dura point, il ne se sentait nulle part à sa place. Sans doute eut-il raison d’écrire « je suis venu au monde très jeune, dans un monde très vieux ».

Mais jamais il ne fut dupe de lui-même : s’il paradait, c’était pour mieux se cacher. Ambivalence suprême qu’avaient compris les plus grands de son temps dont il était l’ami fidèle, comme Debussy qui, avec Ravel, fut l’un des rares à savoir lire entre les lignes de ses partitions. Parfait cas d’école de l’illustre inconnu, il côtoya tout ce que l’univers artistique pouvait compter de personnalités parmi les plus éminentes sans que la plupart d’entre eux n’ait pris vraiment la mesure réelle de l’intérêt de ses productions musicales. Il est vrai que ses rapports houleux avec les critiques ne favorisèrent pas la réception de ses œuvres.

Alexandre Tharaud, familier de l’univers” satiste”, a voulu nous restituer à la fois l’ampleur, la complexité et finalement l’unité d’une œuvre polymorphe dont on ne connaît en général que quelques pièces emblématiques qui ne suffisent pas à rendre justice d’un travail au long cours témoignant d’une grande richesse compositionnelle. À cette fin, il a souhaité pour le label Harmonia Mundí s’entourer des talents d’Éric Le Sage pour les pièces à quatre mains, d’Isabelle Faust au violon, de la chanteuse Juliette, du ténor Jean Delescluse et, pour une seule pièce, du trompettiste David Guerrier.

Points forts

Il n’y a pas que les Gnossiennes et les Gymnopédies qui comptent dans la vie de Satie. Il attachait aussi la plus grande importance à des titres aussi énigmatiques que Les trois valses distinguées du précieux dégoûté, les Embryons desséchés, les Trois morceaux en forme de poire et autres Choses vues à droite et à gauche (sans lunettes). Son esprit facétieux appelait certes des fantaisies langagières dans le goût du surréalisme en gestation mais celles-ci n’étaient pas complètement gratuites. Elles empruntaient plutôt à la nécessité d’exprimer de façon humoristique des conflits intérieurs, en une manière de protection. Endossant à l’avance le costume de Cioran qui dans De l’inconvénient d’être né pratiquera la désillusion, Satie cultivait le goût du paradoxe et de l’autodérision, forme la plus pointue de la lucidité.

Est-ce pour cette raison que quelque chose d’infiniment triste s’entend dans les Gnossiennes qui semblent ne se raccrocher à rien, suspendues dans le vide de leur propre absence, une forme de mélopée de la disparition ? La plupart de ses pièces sont très courtes, sortes de capsules de temps emprisonné, expression d’un discours musical fragmentaire d’une extrême concentration, ode à la brièveté et peut-être à l’impossibilité d’aller plus loin. N’y a-t-il pas là l’expression d’une douleur secrète, logée au plus profond d’une intériorité malade, d’une sensibilité extrême entretenue dans les plis et replis d’une conscience torturée par une impossible réconciliation avec la vie ? Les tenants du minimalisme ne s’y tromperont pas en revendiquant l’héritage du grand incompris d’Arcueil, notamment John Cage et Steve Reich. 

Mais le désespoir ne résume pas à lui seul l’univers de Satie qui du fond de sa misanthropie, eut certes une dilection particulière pour les chiens plus que pour le genre humain, adhérant en cela au pessimisme métaphysique de Schopenhauer, mais explora bien d’autres dimensions : il suffira pour s’en convaincre d’écouter Le Picadilly, courte pièce instrumentale qui ouvre très clairement la voie au ragtime, La Belle Excentrique (fantaisie sérieuse pour piano à quatre mains), Les Ludions, sur des textes de Léon-Paul Fargue, la valse chantée Je te veux, sans parler de La Statue retrouvée et de l’inénarrable Allons-y Chochotte par lequel se clôt ce florilège où s’expriment tour à tour des tonalités inattendues, parodiques, dansantes, parfois faussement grandiloquentes, drolatiques, burlesques et populaires.

Quelques réserves

Réserve impossible pour un compositeur qui, ami de son compatriote honfleurais Alphonse Allais, déclara un jour de grande forme : « Si la musique ne plaît pas aux sourds, même s’ils sont muets, ce n’est pas une raison pour la méconnaître ». Et pour mieux se faire comprendre encore : « Il faut éviter qu’une idée de derrière la tête ne vous descende dans le derrière ». À bon entendeur, salut !

Encore un mot...

On ne soulignera jamais assez qu’au centre du nœud de questionnements que posent la musique et les écrits de Satie, et bien au-delà de l’extravagance de ses divagations, c’est le visionnaire qu’il faut reconnaître pour ce qu’il est : un homme de son temps, quoique persuadé du contraire, qui sut toiser son époque et comprendre que l’histoire de la musique devait emprunter des chemins radicalement nouveaux si elle voulait ne pas se complaire dans l’inutile répétition de ce qu’avait déjà produit la création musicale.

L'auteur

  • À l'initiative de ses parents, Alexandre Tharaud entame l'étude du piano à l'âge de cinq ans. Il entre au Conservatoire national supérieur de musique de Paris à 14 ans où il remporte un premier prix de piano. En 1987, il est lauréat du Concours international Maria-Canals à Barcelone et, un an plus tard, du concours Città di Senigallia en Italie. En 1989, il reçoit le 2e prix au Concours international de Munich. Sa carrière se développe rapidement en Europe puis en Amérique du Nord et au Japon.
    Son répertoire s'étend de Jean-Sébastien Bach à Mauricio Kagel avec une certaine prédilection pour Emmanuel Chabrier et Francis Poulenc. Ses enregistrements chez Harmonia Mundi sont essentiellement de la musique pour piano seul et, dans une moindre mesure, de la musique de chambre. Il a enregistré avec Jean-Guihen Queyras la Sonate pour arpeggione de Schubert et les sonates pour piano et violoncelle de Debussy et Poulenc.

  • Après avoir terminé ses études au Conservatoire de Paris à 17 ans, Éric Le Sage se perfectionne auprès de Maria Curcio à Londres. Il est reconnu pour ses interprétations de musique romantique, Schumann en particulier, mais également pour avoir enregistré l'intégrale de la musique pour piano de Francis Poulenc, l'intégrale de la musique pour piano de Schumann, et l'intégrale de la musique de chambre avec piano de Fauré, dans des versions unanimement appréciées. Parmi ses nombreux autres disques, on peut également citer l'enregistrement de l’intégrale de la musique de chambre de Brahms auquel il participe depuis 2018 et dont le dernier volume est sorti en mai 2021 chez B-Records, les Nocturnes de Fauré publiées chez Alpha en 2019, ainsi que  Dichterliebe de Schumann avec Julian Prégardien la même année.

  • Isabelle Faust a reçu ses premières leçons de violon à l'âge de cinq ans. Elle a eu comme professeurs Christoph Poppen et Dénes Zsigmondy. Elle reçoit en 1987 un prix au Concours Leopold Mozart à Augsbourg, et remporte le concours Paganini à Gênes en 1993. Elle joue souvent de la musique de chambre avec les pianistes Alexander Melnikov et Ewa Kupiec, avec le violoncelliste Jean-Guihen Queyras, ou encore la clarinettiste Sharon Kam. Depuis ses débuts, elle enregistre sous le label Harmonia Mundi. Elle joue sur un stradivarius de 1704 surnommé « La Belle au Bois dormant » mis à sa disposition par la L-Bank Baden-Württemberg. En 2004, elle a été nommée professeur de violon à l'Université des arts de Berlin.

  • Autrice-compositrice-interprète, Juliette a publié de nombreux albums depuis plus de trente ans. Elle a remporté deux prix de l'Académie Charles-Cros (en 1993 et 2002), a été nommée aux Victoires de la musique en 1994 et a reçu le prix de la révélation de l'année, à ces mêmes Victoires de la musique en 1997. 
    En 2016, le label Polydor sort un coffret de 14 CD comprenant l'intégralité de son œuvre. Il a fallu ensuite attendre pas moins de sept ans avant de pouvoir découvrir son disque Chansons de là où l'œil se pose, paru chez Barclay en 2023. En 2023 et 2024, le répertoire de la tournée suivant la parution de l'album rend hommage à trois auteurs : Pierre Philippe (Lames), Jacques Brel (Regarde bien petit), Anne Sylvestre (Après le théâtre, titre qui conclut le spectacle).

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